Mélodie,
Tu n’es pas ici, et je ne sais si tu viendras. Voici longtemps déjà que nous n’avons plus parlé ensemble, toi et moi – à notre façon étrange. Dans cette lettre, Mélodie, j’aimerais te parler justement de ce langage et de ces paroles qui ne sont prononcées qu’avec peine.
Tu ne peux encore imaginer, par exemple, à quel point « Je t’aime » et « Je m’excuse » sont des paroles de réconfort. Tu ne conçois pas leur pouvoir, l’enchantement ou la joie qu’elles entraînent. De ne les avoir jamais entendu dans la bouche de mes parents m’a toujours laissé ce malaise trouble à l’intérieur, un sentiment d’inachevé qui colore un peu tout avec des teintes amères – et pourtant je ne crois pas qu’il faille chercher toutes les réponses dans nos langes ou les journaux intimes de nos aïeux.
C’est un équilibre, une ambivalence : chacun ainsi est libre de ses flots de paroles, prisonnier de ses silences. « Je t’aime », « Je suis désolé », en apparence si simples ces deux mélodies en trois mots. Pourtant, nous les confions si peu souvent avec sincérité. Pourquoi ?
La fierté, peut-être, clôt les lèvres. Le rire ne sait pas jaillir avec simplicité. Tu te surprends à ne plus pouvoir vivre seul, à ne plus vouloir vivre une seule expérience d’une façon personnelle – toujours d’autres êtres doivent t’accompagner et commenter l’instant le plus anodin que tu traverses. Sans surprise, ne pouvant plus te séparer des autres tu n’oses plus dire le moindre mot – tu ne sais plus exprimer ce qui pourtant n’est ressenti que par toi. Plus de Je t’aime, plus de Je m’excuse, bien sûr.
Mélodie, trop de choses méritent d’être prononcées à ce sujet. Je souhaiterais te préserver de la sclérose, et je voudrais te garder de l’affadissement. Efforce-toi de ne pas devenir l’une de ces personnes qui ne savent rêver qu’à elles-mêmes ou plutôt qui ne peuvent pas échapper à elles-mêmes durant leurs rêves. Elles parcourent les mêmes rues yeux fermés ou yeux ouverts et vivent les mêmes instants anodins qui ne sauraient en aucune façon être qualifiées d’aventures.
J’aimerais t’apprendre à ne pas devenir comme elles qui confondent l’effronterie malicieuse avec leur brusquerie amère, qui de se sentir trop petites et insuffisantes se noient dans leurs inquiétudes et leur rancœur. J’aimerais t’apprendre que l’amour qui est une suite continuelle de troubles et de petites joies n’est qu’une parodie malsaine du véritable amour. Et que celles et ceux qui ne savent pas dire « Je m’excuse » sont aussi malheureux et blessants que celles et ceux ne sachant pas dire « Je t’aime ». La simplicité comme la légèreté de l’amour peuvent changer de forme mais ne doivent jamais se perdre, au risque que l’amour devienne une labeur, une entreprise ; un couple.
Tout ceci ne prends guère de sens pour toi peut-être. Il est tôt encore et je ne sais toujours pas si j’écris ces lignes pour que tu les lisent à voix basse ou pour le silence.
Je te souhaite le meilleur, à savoir de rencontrer et d’aimer quelqu’un qui aime le silence et qui est heureux dans le silence, comme toi. Ou à l’inverse trouver une personne étourdissante de gaietés et de feux d’artifices si toi-même tu es bruyante de gaietés et feux d’artifices. Mais ne confonds pas les deux et ne crois pas que tu apprécieras longtemps une nature dont la contradiction avec ta propre nature sera trop constante, trop entière, trop pure. Tu te sentiras attirée, même un peu, vers un versant ou vers l’autre. Et même lorsque tu te croiras à l’équilibre entre ces deux natures en réalité tu prouveras par tes choix, tes affections et tes rejets que tu appartiens à l’une ou à l’autre.
Avec eux avec elles, tu murmureras tu crieras Je t’aime et Je m’excuse – avec une simplicité et une sincérité sans égales.
Je t’embrasse,
Aurélien

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