Florence, e l’amore

14–22 minutes

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S’envoler, vite. Afin de vivre, de revivre, d’éprouver à nouveau la chaleur du soleil, et l’autre chaleur, celle du plaisir pur, à l’intérieur. Il fallait s’envoler, elle et moi, après les semaines de maladie, de labeurs dégoûtantes, après l’amertume et l’insatisfaction qui avaient creusé des lignes sur nos visages.

Ce voyage avait été en avance notre joie, nos rires, nos conversations. Enfin, il était là. Et bien sûr, avec nos baisers à nouveaux partagés nous avons retrouvé presque aussitôt nos jongleries et nos extases familières – et le matin du départ comme elle se préparait face au miroir je courais en arrière-plan de pièce en pièce, un succédané de Buster Keaton.

Mais ce ne fut qu’à partir de Lyon et plus encore en voyant le sommet des montagnes à Chiomonte que je me sentis vraiment en vacances. Là-haut persistait des draps de neige, sous le ciel bleu clair sans nuages. Les passagers parlaient italien, je lisais les premières pages de Madame Bovary et à mes côtés Mélusine souriait, de ce sourire qui plisse ses yeux bleus comme le plus beau ciel.

26 mai

À Milan, le soleil est blanc comme une folie et ses éclats rebondissent sur la grande place face à la gare centrale. Ses chevaux sculptés courbent l’échine pour mieux nous regarder. Nous déjeunons dehors et repartons bien vite.

Nous avions été projetés dans ces vacances, ôtant nos blouses et saisissant nos lunettes de soleil dans un même mouvement. Aussi l’épuisement s’accentua-t-il après Bologne, de telle sorte qu’une fois arrivés à Florence je ne pu voir de prime abord sa beauté ; il me tardait trop de lâcher ma valise, de laver mon corps, de mettre mon esprit au sommeil.

Pourtant, tout de même, comme nous traversons le Ponte Alla Carraia je comprends une nuance très importante concernant Florence – nuance de couleurs.

Florence est peinte par Corot. Sur ses tableaux et sur cette ville les mêmes blanc-crème, le beige et le jaune si nets, des couleurs grises, vertes et brunes vaporeuses. L’Arno coulait à nos pieds et son bleu-vert scintillait jusqu’au Ponte Vecchio. Les rues pavées sont fourmilières embouteillées et l’appartement d’une fraîcheur bienvenue à notre arrivée.

Puisque l’après-midi n’est pas encore achevée, nous ressortons presque aussitôt pour nous perdre dans Florence. Au hasard, nos pas nous mènent jusqu’à la cathédrale Santa Maria del Fiore. C’est un saisissement, celui d’une beauté monstrueuse, inimaginable, inconcevable. Quelque chose comme le triomphe de l’art, dans la perfection atteinte en chaque sculpture, toutes singulières, en chaque touche de couleur, toutes équilibrées. Il en résulte cette majesté blanche, verte et rose qui fait lever la tête et bouleverse par sa monumentalité.

Mélusine et moi nous faisons le tour de la cathédrale, ne nous arrêtant que pour nous embrasser. Les briques oranges luisent sous le soleil qui se couche. Nous avons marché longtemps encore, jusqu’à trouver une trattoria dont les tables occupent la moitié de la rue. Spritz, vermentino, des spaghettis aux truffes et du parmesan. Au dessert je fume une pipe, Mélusine des Lucky Strike. Et la nuit fait s’éclairer les petites lampes comme des lucioles uniques à chaque table. Après le dîner, grisés par la fatigue et allégés par notre repas, nous retournons à la cathédrale. Elle est vêtue d’un linceul éblouissant – de vastes lumières l’éclairent en plein et font ressortir sa blancheur immaculée.

Rentrons, à présent. Demain et ensuite, d’autres belles journées.

27 mai

Ce matin, je sors acheter des croissants au café du coin – et constate la pauvreté de mon italien. Puis, nous nous rendons à la Galleria dell’Academia. En chemin, flânant, nous entrons dans une librairie d’occasion et j’achète à un kiosque le Corriere della Sera, parce que ce titre me fait penser à Dino Buzzati. À la galerie, peu de tableaux me touchent, exceptées certaines figures douloureuses dans un tableau de Jacopo del Sellaio.

Et David apparaît. C’est l’impression de grandeur et de majesté, mais pas l’admiration éprouvée devant la cathédrale. Peut-être un visage et une nudité trop connues, trop répétées pour nous bouleverser. La cathédrale Santa Maria del Fiore, d’ailleurs, nous la retrouvons à deux ou trois reprises dans la journée, au détour d’une rue étroite, apparaissant dans un souffle d’air, titanesque, impérieuse, au bout des volets verts alignés.

Sur une idée de Mélusine nous gagnons les Halles, le Mercato Centrale de Florence. En chemin nous découvrons une autre vue de cette ville – Florence, ville du cuir. Par dizaines, vous entendez, par dizaines, les boutiques dégueulent sur les trottoirs le pullulement contrefait de sacs à main, ceintures, portefeuilles, porte-cartes, chaussures et gants. Aux abords du Mercato Centrale, c’est une avenue, des étalages de chaque côté comme pour un grand défilé, et sous le soleil l’odeur du cuir saisit aux narines.

Après avoir rapidement mangé, épuisés déjà nous marchons jusqu’à contourner tout un parc n’étant pas ouvert ; trouvant enfin des bancs dans un jardin municipal nous nous asseyons juste avant qu’il ne soit à son tour fermé. Rentrés à l’appartement, je m’endors une demi-heure et en ressort régénéré. Mélusine rit avec moi, nous discutons, repartons – nous voulons voir le Ponte Vecchio de plus près.

Les Médicis, faux aristocrates, ne supportant plus de voir le sang et les entrailles des poissons souiller l’eau de l’Arno firent de ce pont ce qu’il est resté : une promenade où le luxe s’arbore et s’achète. Lorsque ses boutiques s’entrouvrent, nous pouvons voir l’espace d’un instant le fleuve et les arches des autres ponts, d’un côté et de l’autre. C’est le pur soleil de l’après-midi, mais le chanteur bruyant et l’affluence insupportable me lassent. Nous continuons un peu plus loin, jusqu’au Palais Vecchio – nous nous arrêtons pour le ténor de rue et le téléphone public rouge.

Le Palais Vecchio, lui aussi, garde quelque chose de la dynastie florentine. Une immensité de pierres, un repaire de brigands dont les hauteurs seules donnent au monument un semblant de noblesse. La piazza della Signoria, ouverte sous le ciel d’Italie donne au cadre une beauté réelle, mais Florence ici aussi est double – les brillances des bijoux ouvragés et la senteur âcre du cuir importé. C’est sur ce grand espace aujourd’hui si romantique que s’alluma le bûcher des Vanités, avant que le prédicateur l’ayant élevé à son tour n’y soit condamné à mort. Et comme la tristesse s’oppose à l’amour, comme l’accord grave à la mélodie cristalline, Florence ne cesse de se dédoubler.

Nous marchons longtemps, serrés, puis revenons à proximité du palais pour y dîner fort bien. Pour moi gin lemone et cannellonis alla fiorentina, aux excellents épinards ; pour Mélusine chianti et salade de tomates à la burrata. Nous concluons le repas par deux limoncello. Ce fut un moment très heureux, le Palais Vecchio sur notre gauche s’éclairant en son sommet, merveilleux.

Quittant la table, à peine une rue franchie nous rencontrons six musiciens qui jouent sur la place et nous écoutons avec plaisir leurs reprises de Vivaldi et danses populaires. Nous ne les quittons qu’à l’instant où ils renferment leurs instruments dans leurs étuis et retrouvons le Ponte Vecchio. Dans la nuit noire, des étoiles brillent sur l’Arno et les lumières font des constellations rectilignes et tremblantes sur l’eau. Adossé au parapet, j’embrasse et serre Mélusine contre moi. Le même chanteur que tout à l’heure a changé de tonalités et d’une guitare et de sa voix reprend Agua de Jarabe de Palo – et avec Mélusine nous dansons un peu, très doucement, très serrés.

Nous marchons plus lentement au retour et sur le point d’arriver à l’appartement Mélusine remarque de vagues vapeurs par-dessus les toits rouges et verts. Elle s’écrie : « Un feu d’artifice ! ». Nous marchons dans cette direction, d’abord incertains, puis de plus en plus surpris et finalement des traînées d’étoiles rousses apparaissent dans les airs. Je cours, prends une rue à gauche et la voit soudain s’ouvrir jusqu’au fleuve : les fusées partent de l’eau en gerbes d’or, de pourpres et de braises. J’exalte en agitant les bras vers Mélusine et m’élance d’un bond jusqu’au parapet ; nous assistons à la fin, très belle, du spectacle donné pour on ne sait quelle raison.

Avant de rentrer, nous buvons un dernier verre de vin blanc tout près de l’appartement, à la terrasse d’un café littéraire. La nuit est profonde, d’un bleu sombre et voluptueux. Riant aux éclats, serrés l’un contre l’autre nous gagnons l’appartement et nous endormons peu après minuit.

28 mai

Retour au café littéraire de notre quartier où nous prenons un café et un pain au chocolat, puis bien vite nous gagnons la galerie des Offices. Un long moment, d’abord, je contemple la Madone à l’Enfant avec deux anges peinte par Lippi, aimée depuis tant d’années. Puis, marchant d’une salle à l’autre, je rencontre pour la première fois, véritablement, Botticelli.

Les beautés peintes par lui sont incompréhensibles et semblent insurpassables. La tête penchée et le regard de la Madone de la roseraie m’émeut aux larmes. Le mouvement tourmenté et pourtant si doux de ces mains résume toute l’humanité, comme la tendresse triste de ces yeux peints. Je ne peux détacher mon regard de ces visages fins, cette vie qui transparaît dans la brillance et le beige des joues.

En comparaison, beaucoup d’autres œuvres paraissent dénuées d’émotions ou les peignent avec trop de complaisance pour qu’elles soient réelles. Finalement, la flèche des Cupidon culs nus et malicieux n’est pas une mauvaise image : la beauté est un trait de lumière qui part d’un être pour en toucher un autre. Mais comment créer, comment inspirer ce lien ? Tous les nuages et tous les soleils des artistes, et leur seule gloire peut-être palpite dans cette question à laquelle toutes et tous cherchent une réponse.

Nous poursuivons nos déambulations parmi les couleurs. Mélusine est fascinée par les plis complexes des draperies roses, bleues et vertes peintes par Michel-Ange dans son Tondo Doni ; j’aime le regard indéfinissable d’une Salomé de Battistello Caracciolo, entre la complicité, la malice et le dédain.

Finalement, nous quittons le musée. Dehors le soleil est ardent, l’Arno vert. Irrésistiblement attirés par la cathédrale nous y retournons à nouveau et ne nous y arrêtons qu’un instant avant de gagner le Mercato Centrale. Là-bas, nous déjeunons d’une épaisse fuccacia, bien meilleure que notre repas de la veille au même endroit.

Puis, nous marchons un long moment jusqu’aux hauteurs de Florence – la Piazzale Michelangelo. En bas, par-delà le fleuve, les toits roses et orange de Florence font une traîne colorée à la cathédrale Santa Maria del Fiore. Au loin les collines sont bleues, d’un bleu plus sombre que le ciel où quelques nuages moutonneux s’attardent.

Un peu plus bas se trouve le jardin des roses. Mélusine et moi nous nous asseyons parmi ces fleurs. La pelouse est fraîche à l’ombre et parmi les roses on peut encore apercevoir le dôme de Florence.

À quelques pas seulement devant nous, je vois un jeune couple qui parle longtemps. Lui, chemise noire, barbe finement taillée, est italien sans doute – on l’entend à ce manque de rondeur dans la prononciation de l’anglais. Elle, en revanche, épais bracelets et cheveux bouclés, est plus certainement britannique. Petit à petit, je vois leurs mains qui se rapprochent et finalement ils s’embrassent à pleine bouche, s’embrasant tout en s’apaisant, soulagés.

Nous marchons jusqu’au centre-ville, à la recherche du cinghiale au museau dorée. Nous avons bien du mal à le trouver mais finalement la voici, la statue gueule entrouverte dissimulée derrière un pilier. Un peu plus tard, nous entrons dans une librairie fort étrange, disposant d’un balcon circulaire et d’une scène pour conférences et projections.

Sur la piazza della Republica nous nous faisons alpaguer et honteusement floués, mais après tout ayant dînés de deux verres de chianti, de jambon cru, de melon et de mozzarella, avons-nous été si malheureux ?

Allons, il faut rentrer. Le coucher de soleil tout de même est bien beau sur l’Arno. Il est huit heures passées lorsque nous poussons la porte de l’appartement et nous devons encore préparer la journée de demain, à Sienne, Sienne dont je ne connais rien.

Je parle avec Mélusine du Misanthrope et d’autres pièces de Molière. Et nous rions des incidents petits de la journée et des drôleries grandes que nous avons inventé.

29 mai

Clangit ad arma, autrement dit un appel aux armes, est la devise qui orne avec le symbole de l’oie les étendards siennois. Cette cité belliqueuse se recroqueville sur les collines, suivant les pentes abruptes décidées par la nature. L’impression dominante est celle de strates successives qui auraient perdues le contrôle de leurs élévations. Ainsi, des balcons et des toits roses se superposent en un même magma refroidi, où la couleur rouge sombre domine.

Nous avons surtout marché dans cette ville qui apaisée n’existe plus que pour être contemplée. Du souvenir de ses guerres il ne reste rien ou presque si ce n’est ces rues fraîches car étroites, propices aux coups de poignard. Une étrange impression de cité décatie, rapetissée jusqu’au statut de village de Provence où l’on trouve, comme il se doit, petits cafés et magasins de souvenirs. Des vêtements sont pendus aux fenêtres pour sécher.

Nous déjeunons dans la plus vieille trattoria de Sienne (1840) et c’est aussi la plus petite de Toscane. Il est vrai que sa salle principale est minuscule, toute encombrée de tables au bois sombre.

Un instant au parc via Tozzi je somnole la tête reposant sur les cuisses de Mélusine. La fraîcheur du banc dans mon dos, la forte chaleur du soleil que tempère une brise quasi-continuelle suffisent à justifier le mot bonheur.

Nous visitons l’intérieur de la cathédrale de Sienne, sur une belle idée de Mélusine. Ses hauteurs inconcevables et ses colonnes à bandes blanches et vertes ont de quoi surprendre. Par-ci par-là, les touristes cheminent, s’agenouillent pour une prière ou écoutent rassemblés un guide touristique aux gestes vifs.

Nous ressortons dans la chaleur et après avoir bu une bière épaisse qui nous laisse plus encore attendris et amoureux, nous repartons en bus pour Florence.

30 mai

Pour raisons d’amour, nous quittons l’appartement assez tard et marchons d’une traite jusqu’au Mercato Centrale, pour des emplettes et un rapide déjeuner. En milieu d’après-midi il nous faut rejoindre une petite bande de sable et d’herbes folles que l’on peine à nommer une plage. L’Arno est clair, d’un bleu-argent très pur sous le soleil.

Des canoës nous attendent, un pour chacun de nous. Le guide nous donne des indications sommaires et une fois sur l’eau, au bout de quelques instants je suis surpris et ravi de trouver en pagayant une aisance complète. Suivant l’exemple de notre guide, je rafraîchis plusieurs fois mon visage et ma nuque avec l’eau de l’Arno.

La promenade sur l’eau constitue un souvenir inoubliable. Nous flottons sous les arches successives et sous un grand soleil, un grand ciel bleu. Sous le Ponte Vecchio les eaux dans l’ombre sont bleues sombres, vert pâle ensuite. Ses plis brillent et sont ponctués de paillettes sous le soleil de l’après-midi.

Au fil de cette visite originale, nous revenons aux temps de la Renaissance, aux haines entre la « Pisa merda » et la belle Florence. Que reste-t-il de ce prestige perdu, maintenant que les Médicis ne peuvent plus jeter des pièces aux florentins, à pleines mains ?

La balade en canoë terminée nous revenons un instant à l’appartement avant d’en repartir. Le soleil bientôt va se coucher. Je contemple les hirondelles tournoyant dans le ciel blanc au-dessus de la place.

Au soir, nous dînons d’une excellente pizza et buvons du vin rouge des Abruzzes. Nous n’avons pas même de mélancolie à la pensée que nous repartons demain même si, par instants, notre joie s’assourdit.

Des gens discutent sous les arbres sur la place. Les lumières blanches éclairent les tables sous les parasols et dans le lit, après avoir partagé des volumes de conneries, Mélusine et moi nous endormons, respirant au même rythme.

Dernières impressions

C’est étrange, Florence. L’étrange ville-vitrine, encore figée dans le gothique tardif et la Renaissance triomphante. La perpétuelle rotation des taxis, voitures, vespas, piétons par centaines, le bruissement continuel d’une ruche devenue folle a quelque chose d’ahurissant. À Milan le mouvement désordonné et permanent ne possédait pas cette nature précipitée, chaotique, éreintante. Mais ce délire de voix et de mouvements à Florence n’est pas uniforme, il existe aussi une nonchalance, un rythme alla sprezzatura.

Ainsi Florence laisse des souvenirs nets ainsi qu’un trouble indéfinissable. Le sentiment d’un charme subsistant corrige à grand-peine une beauté perdue. De retour en Provence dans une ville haïe, j’ai pu constater que j’avais emporté une part de ces figures jolies ; cette beauté nouvelle, contrastée, m’était restée.

Dans la ville provençale embaumée de soleil, les banderoles colorées claquaient au vent, couleurs vives et primaires, devant le clocher. Et le plein soleil soudain dans la brise l’éclairait et il y avait ici aussi de la vie bruissante, secrète, malgré tout présente au sein d’un quotidien pourri, comme la peinture de Botticelli parmi les indécences des Médicis.

Oui, de Florence nous avions emportés sans le savoir une armure de soleil, plastron bombé à l’intérieur de nous, pour ne pas sombrer sous les sortilèges. Puisque la vie nous attendait avec impatience, ici, comme un sarcasme que nous n’entendions plus – une semaine durant, nous nous sommes bouchés les oreilles.

Florence au moins était nécessaire pour nous laver de l’ennui et de l’amertume qui marquaient nos vies respectives comme de petites bulles translucides et disgracieuses sur le dos d’une main. Par son agitation, ses monuments aux cimes si élevées, par ses surprises et par sa constante beauté, Florence rassasiait toutes nos attentes, juste comme il le fallait.

Pourtant, c’est le souvenir de Florence que je garde avec le plus d’avidité – je l’aime au passé. Les images de ces jours de vacances disparaissent sous la profusion d’autres couleurs, d’autres sonorités, à tel point que cette ville fut bien vite un faisceau de visions. Ces dernières subsistaient devant mes yeux comme nous traversions les frontières, elles faisaient apparaître comme sublimes ce qui nous avait sur le moment vaguement touché, seulement cela.

Le passé est sans aucun doute ce qu’il y a de plus réel à Florence, tout le reste, enseignes, gens et animaux semblent contaminés par la frénésie qui fait se succéder et s’oublier les touristes qui passent et vont comme les semaines de la grande saison – et dire qu’à la fin du mois de mai celle-ci commence à peine !

Peut-être que Mélusine ne serait pas d’accord avec moi, sur ce point. Peut-être qu’une première visite nous était nécessaire pour nous découvrir l’un et l’autre, à deux si longtemps rapprochés, comme les cerises cueillies par paires – maintenant que nous nous étions aimés, maintenant que nous avions embrassé cette ville et ses splendeurs, il ne tenait qu’à nous d’y retourner ou de mettre les voiles pour ailleurs.

Et je sais aussi par quels chemins et pour quelle raison une part de la beauté florentine m’a échappé. Mélusine, que d’autres ombres accompagnent, gardait des yeux ouverts et éveillés ; parfois je me faisais l’effet d’un somnambule étrange marchant les yeux fermés.

Florence du reste est un fragment de rêve. Elle subsiste sous le bleu de son ciel et les lumières blanches de son soleil. Tout est par instants vaporeux, comme une perpétuelle quête de l’absolu chaque fois brisée juste avant d’être atteinte. La beauté du dôme, comme les minutieux détails de chaque sculpture de la Santa Maria del Fiore, ne se décrivent pas, ne se conçoivent pas. Et pourtant cette beauté s’est élevée sur la terre et il nous faut bien croire qu’elle est réelle. Une fois le train parti en direction de Milan, Turin, plus tard Chambéry et Avignon, comment ne pas croire avoir tout imaginé ? Ainsi ce n’est peut-être qu’à travers ses photographies que Florence subjugue, transporte et tourmente.

Pour conclure les souvenirs et ce récit de voyage, il serait convenable de parler aussi des peccadilles. Des mots interchangés comme autant de trains mal aiguillés – ainsi à Mélusine je dis un soir apprécier le « magicien » qui n’était autre que le journal que je tenais entre les mains.

Il reste encore des choses vues, des figures qui passaient.

Ces trois filles qui chantaient à tombée de la nuit assises en cercle devant le Palais Pitti… les hirondelles par dizaines qui tournoyaient au-dessus de la Piazza del Campo… cette femme portant une tunique à la grecque, aux cheveux blancs et gris, et qui arborait le visage et le voile d’une madone sur le bras gauche…

Florence, et ses couleurs assemblées comme sur une peinture. Florence, et ses beautés qui vous retiennent puis vous accompagnent ensuite. Comme un amour, lointain ; un amour vécu.

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