Dans Les chiens, texte tiré de ses Histoires naturelles, Jules Renard décrit une scène à la fois atroce et cocasse.
Près d’un canal, deux chiens se délectent d’un « grotesque et douloureux collage ». À distance, seuls spectateurs de cet accouplement joyeux, se trouvent le narrateur et sa compagne. Survient Coursol, « un brave homme paisible », qui surprend les deux bêtes – je parle ici des chiens et nous le verrons, la précision importe.
Coursol remarque que l’un des deux chiens est le sien. Alors, il cherche à séparer les animaux gaiement liés, tirant le collier de son cabot et frappant l’autre avec une bûche. Des coups, des coups et encore des coups sur la tête de l’animal sans défense.
Face à cette maltraitance, le narrateur, comme blasé, n’intervient pas malgré l’émotion de sa compagne, laquelle est outrée et bouleversée par la scène. Finalement, et quoique leur occupation soit fort plaisante (je parle toujours des chiens) après un énième coup de bûche, les voilà séparés. Narquois comme à son habitude, Jules Renard conclut par un sourire ironique : « Les chiens, libres, restèrent quelques instants l’un près de l’autre. Ils tournaient, penauds, sur eux-mêmes, encore liés par le souvenir. »
Le rustre Coursol est d’une méchanceté tout aussi ordinaire que la lâcheté des deux autres protagonistes. Pourquoi cette violence absurde, cette brutalité sans hurlements ni injures ? Étais-ce la crainte d’une portée de bâtards en ces temps sans euthanasie durant lesquels montaient au ciel des chatons éthérés et des chiens plombés ? Étais-ce la peur des maladies que ce chien inconnu pouvait transmettre à son fidèle mâtin ?
À moins que ce ne soit la honte de voir ces deux chiens se livrer à un accouplement en pleine lumière ? À moins que ce ne soit un certain penchant pour la bienséance qui ait rendu aux yeux de Coursol ce spectacle intolérable ?
En tous les cas, scandalisé, gêné, colérique ou dangereusement froid (l’auteur n’a guère décrit les émotions de cet homme), Coursol abat sur la tête du chien étranger sa morale, une morale bien à lui ; morale d’homme.
On doute que le narrateur et sa compagne aient été remarqué de Coursol, bien que cela ne soit pas précisé. Aussi, l’histoire est naturelle en ce que les chiens s’accouplent avec leur liberté habituelle et l’homme, tout seul, s’en offusque, y voit un outrage et les frappe de sa sanction. Jules Renard, se voulant moraliste alors qu’il était surtout ironiste, ne retire ni le plaisir aux chiens, ni la cruauté à l’homme, ni la gêne aux deux spectateurs.
« Tout n’est que blague. » notait-il dans son Journal en 1901. La blague ici est amère et n’en est pas moins instructive. En effet, et contrairement aux deux chiens lubriques, nous sommes certains que Coursol a fait des petits.
Aujourd’hui encore, combien de bigots arborent leur pudibonderie comme une Légion d’Honneur ? Combien, tout aussi appliqués que Coursol, s’en prennent aux plaisirs des autres sous prétexte que ces joies leur sont étrangères et inconnues, les rebutent pour mille raisons ? Combien souhaitent interdire les amours des uns et les extases des autres ?
La morale de tous les Coursol d’hier, d’aujourd’hui et de demain se caractérise par ces coups de bûche, ces couperets, ces imprécations injustifiées dans la crainte que d’autres plaisirs jugés contre-nature ne soient exposés à leurs yeux. Pire encore que Tartuffe l’imposteur ridicule : Coursol, bourreau et juge.
Il est là, Coursol le fourbe qui veut rentabiliser les utérus au nom de la France ; il est là, Coursol le violent qui conchie les plaisirs qui lui sont inconnus, notamment lorsque ceux-ci sont sexuels ; ils sont là, tout aussi cruels, tout aussi froids que le Coursol des Histoires naturelles, frappant un chien parce que celui-ci eut l’indélicatesse de jouir sans demander son reste à qui que ce soit.
À tous les Coursol qui veulent voir dans les plaisirs d’autrui leur propre honte, à ceux qui veulent régir les corps, les esprits et les sexes des autres, Coursol aux multiples visages, Coursol, arrière, arrière, arrière Coursol !!!


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