(Entrez et fermez la porte, roman de Raphaële Billetdoux)
Leçon de vie
Pygmalion est mort ; Raphaële Billetdoux l’a tué.
Il était temps. On ne saurait créer impunément, sans respect pour la muse traitée comme simple matière, sans respect pour le modèle envisagé comme simple pâture.
Décrire Entrez et fermez la porte n’est pas facile ; l’histoire est trouble.
Des candidates se succèdent devant un réalisateur au faîte de sa gloire. Les auditions sont des prétextes pour porter un regard désabusé et trop curieux sur des vies brisées, que lesdites auditions brisent un peu plus.
Pris dans son sens le plus concret, ce roman peint une série d’auditions se poursuivant dans la nuit et ne se soldant pas vraiment au matin. Le cercle ne cesse de se reformer, des candidates attendent toujours que la porte s’ouvre et se referme sur elles.
Ce que Raphaël Billetdoux tourne en dérision, c’est moins la fragile candeur des jeunes filles que la répugnante voracité des hommes puissants, des manipulateurs, des virils.
Ces dents qui mâchent et recrachent ce qui n’est pour eux que corps serviles, morceaux de viande, ces bouches qui rient de leur puissance et de leur domination… ces êtres cyniques, cruels et menteurs, ce sont eux qui broient et laminent, sans remords, sans peine, sans cesse.
Ils agissent ainsi parce que leur milieu comme leur époque légitime cette illusion de pouvoir. Ils pourraient déclarer tout de go : « Je suis homme, je suis créateur, je suis renommé, je suis donc puissant. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de faire ce qu’il me plaît, au détriment de celles que j’écrase ? »
Que l’on s’imprègne de ces deux phrases. Elles synthétisent ce que Raphaël Billetdoux exprime sans en avoir l’air dans Entrez et fermez la porte. Que l’on constate, fatigué et pourtant révolté, les conséquences de ce mode de pensée, la tragédie de cette inégalité, hélas ! on en trouverait mille exemples, aujourd’hui comme hier.
Entrez et fermez la porte n’est pas une critique en règle de la société du spectacle, puisque nous ne sommes pas seulement dans le cadre du cinéma, du théâtre, de l’art d’une manière générale. Par ces dialogues oniriques, ce décor irréel, cette vue sur les coulisses, Raphaël Billetdoux nous précipite dans la réalité la plus cruelle, la plus basse, la plus concrète qui soit : celle des relations entre les femmes et les hommes, quel que soit leur milieu, leur profession ou leurs idéaux.
En cela, l’échange qui se noue au cœur du roman n’est qu’un mensonge supplémentaire. L’affrontement entre le réalisateur et la dernière candidate se solde par une pantalonnade : l’homme viril reste viril et après avoir perverti l’art, l’amour, le désir et le dialogue, il rejette la candidate – d’autres trépignent déjà derrière les portes closes, il y aura toujours des morceaux de viande, toujours, aux yeux du Pygmalion abominable qui se considère roi parmi les rois.
Leçon de style
Si l’on en croit l’instructeur de monsieur Jourdain, il n’est que prose ou poésie, et ce qui n’est pas l’un est l’autre. Une œuvre comme celle de Raphaël Billetdoux rend caduque cette distinction.
Il est ici question d’une prose poétique, d’une expression de flammes et de rigueur, d’un chant du langage et d’une sonorité du sentiment, ou – comment le dire mieux ? – d’une alchimie si pure, d’un équilibre si étroit qu’il trouble l’esprit tout en l’apaisant.
Ce style, dont on trouve un écho plus brutal dans son roman Mes nuits sont plus belles que vos jours, n’est pas une additions de falbalas pour dissimuler la pauvreté d’une opinion. Bien au contraire, à l’instar des écrits de Rimbaud, l’attaque violente est poétisée à l’extrême, dans une exaltation heureuse et malheureuse tout à la fois.
Raphaël Billetdoux a saisi ce qui échappe à nombre d’artistes. Entrez et fermez la porte prouve qu’un style poétique, une tonalité caustique et un propos critique peuvent s’harmoniser, sans une seule fausse note.
De nos jours, peu de gens lisent Raphaël Billetdoux. C’est un tort. Il y a dans ses écrits une subtilité et une intensité qui manquent à bien des créateurs et créatrices. La fusion qui agite ces quelques pages, le magma de ces voix, ces visages et ces émois, tout ce qui fait qu’un écrit est vie et non succession de situations déplorablement banales, tout nous est enseigné dans Entrez et fermez la porte.
On lit, beaucoup, on consulte et parcourt des tracts, des essais, des poèmes lyriques, des sagas romanesques, on se satisfait des règles du sujet-verbe-complément et du Majuscule-point-Majuscule-point, lesquelles forment des roulements de locomotive apaisants quoique lénifiants, et un jour, par hasard, on lit L’amant de Marguerite Duras ou Rien de grave de Justine Lévy et subitement c’est l’atomisation de tout ce qu’auparavant l’on nommait littérature, mais plus encore, plus encore c’est l’embellie de toutes les sensations que l’on croyait connaître par cœur.
Brutalement, et avec quelle douceur toutefois, le silence s’emplit de bruissements, le vacarme n’a jamais été si harmonieux, et les mots noirs sur blanc ne sont plus seulement des mots, mais des idées, des images, des couleurs, des jouissances.
Soudain, c’est la révélation d’un déséquilibre, d’une injustice, d’une ignominie trop longtemps acceptée. Soudain, c’est la révélation à travers l’art – l’art exprimé avec recherche, passion et délicatesse.
C’est la critique de l’inhumain pour que triomphe son exact contraire.


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