Le monde comme il va

Les noces de la matière

Le jeudi 21 juillet 2022, nous avons pu assister à l’exposition Human.exe de Maria Palko, au P’Pouz de Montpellier.

Les travaux de cette artiste nous ont intéressé, intrigué et interrogé.

Il est d’abord impossible de savoir ce que c’est. Incapable de deviner, l’esprit échafaude en vain des hypothèses. Palpitations des chairs, soubresauts de la lumière et pierre de grenat ; lave pulvérulente, torrent épais de frémissements et surface abrasée de coquillage.

Par le travail de Maria Palko, ce qui nous était familier s’est perdu, le monde contemplé n’est plus vraiment le nôtre. On n’y discerne que des formes, des couleurs et des intentions irréelles. Il nous faut réviser nos codes, nos morales et nos aspirations à la vue de cet imaginaire ébloui.

Ne voyez surtout pas dans les œuvres de Maria Palko un témoignage confus, et encore moins un incroyable capharnaüm. C’est la perpétuelle tension du vivant, les mouvements ininterrompus et toujours fascinants de l’intérieur des corps… à moins que ce ne soit l’écho d’autres mondes, en réponse aux aspirations humaines. À partir de mitochondries ou de Proxima du Centaure, Maria Palko invente un même langage.

Ce que Maria Palko saisit dans son art, c’est cette prévalence de la vie sur tout le reste. Ce qui semble inerte n’est que substance s’apprêtant à renaître. Tout est toujours vital, d’un biais ou d’un autre.

Ici, nous assistons aux noces de la matière, à la fécondation des éléments, dans un mouvement qui est autant une vive spirale ascendante qu’une paisible implosion.

La couleur provoque la couleur, comme le vivant réplique au vivant.

*

Lien :

@maria.palko98

*

Pot-pourri #1 (Salade de viocs)

Si au style littéraire du père je préfère la poésie et les mélodies du fils, le premier n’avait pas tort de chanter les délices de « la première gorgée de bière » Après des heures vécues dans l’ombre, volets clos, à l’heure de l’apéritif la fraîcheur de la bière ambrée ruisselle et gagne les entrailles comme un bel hiver Les conversations roulent et les voix portent, voici le temps des contresens et de la bêtiseC’est la génération de maintenant, les jeunes ils ne veulent plus travailler de toute façon Mais ce jugement sans appel est prononcé par elle, c’est une personne de quatre-vingt-deux ans, respectable, très noble, mais une vioc, disons-le, et qu’est-ce qu’une vieille personne comme elle connaît de la jeunesse de 2022 Dans le ciel palpite une couleur rose tandis que la lune est un croissant L’attente de la pluie sera déçue ce soir, mais l’appréhension d’une rentrée sous le signe de l’épidémie est bien présente Comment ruiner plus efficacement de beaux moments dans le soleil qu’en se lamentant sur ce qui n’est pas encore Toi tu lis les journaux et toi tu lis des livres et moi je lis les deux et chacun de nous trois s’apaise ainsi, à sa manière La dame au bout de l’allée qui vivait seule avec son mari est devenue folle à la mi-août, comme ça, ce n’était pas la déshydratation ni la solitude, ou peut-être les deux ou autre chose, peut-être ce qu’on appellele temps et qu’on oublie jusqu’au jour où l’on n’en a plus une miette Alors la dame au bout de l’allée sortira de l’hôpital pour entrer dans une maison de retraite, elle pleurera au début et puis elle s’y fera, peut-être Pour parler d’autre chose, cette femme que j’ai rencontré sur T. elle s’appelle Sandrine, on doit se revoir dimanche soir, j’ai envie de faire l’amour avec elle, elle aussi elle me l’a dit, je te raconterai, peut-être Mon père sort sur la terrasse, mais un instant seulement, trop de moustiques et pas assez de vent Je vais me coucher D’accord Et les mains qui se frappent légèrement dans l’obscurité, salut amical puisque c’est ce que deviennent dans le meilleur des cas un père et un fils lorsque l’un est plus vieux et l’autre plus si jeune – des frères Dans la nuit des insectes grésillent, des voitures passent dans leur lumière d’or et l’eau dans le fond de la bouteille en verre, encore fraîche, dort.

Marketing des fluides

Tout n’est que liquide et matières, dans des couleurs sombres, blanches ou bleutées. En apparence, ces peintures mouvantes pourraient avoir de l’attrait, mais il se trouve qu’elles ne provoquent que la répulsion ou l’inconfort.

L’espace de quelques instants télévisés, la réalité est tronquée au profit d’une exagération publicitaire. Dans des canalisations, un immonde bouchon fécal stagne dans le boyau ; des menstruations ont une couleur bleu vif de liquide-vaisselle ; un détachant éjacule une matière spermeuse sur la tache de graisse souillant un t-shirt.

Bienheureux conduits, culottes et pull-over salis, ne vous inquiétez plus car les commerciaux ont tout prévu ! Vous n’imagineriez pas ce que leurs produits aux prix attractifs pourront faire pour vous redonner le sourire !

Soudain, grâce à eux, la pureté se retrouve en tout lieu. Respirez, braves gens, soyez heureux, consommateurs ! Aux solutions de vos grands-mères, bien moins rentables, préférez les produits chimiques les plus variés et les plus modernes ! Aux réalités des corps, préférez la fausse pudeur qui entretient les inégalités et les incompréhensions entre les sexes.

Entre les… ? Oh ! Non, il ne faut pas prononcer ce mot-là et surtout pas à la télévision… la guerre, la violence, les massacres, la haine, la crise, tant que vous voudrez, mais parler de sexe, ça, jamais !

Consolez-vous avec une autre tranche de publicité. D’autres fluides, d’autres matières…

Damso vu par mon amie barmaid

Réveil, sept heures du matin – notes de guitare sèche et gazouillis d’oiseaux, tremblements imperceptibles de l’air – et chasse d’eau des voisins se déversant dans la tuyauterie en une cavalcade bruyante.

Pour petit-déjeuner en paix, elle écoute la fin d’un épisode de son podcast, et entend pour la première fois cette chanson italienne qu’elle ne connaissait pas : LEONI par Francesca Michielin. Elle la télécharge pour l’écouter dans le bus. À l’arrêt, un garçon de son âge aux cheveux blonds et bouclés, casque sur les oreilles, écoute une musique dont elle ne perçoit qu’un murmure ténu. C’est sa playlist Journée de cours.

Comme le bus est bondé, et qu’il n’aime pas avoir tous ces gens autour de lui, il regarde son téléphone pour se donner une contenance et s’apaiser. Sur Insta, de nouvelles stories de chats mignons, avec une musique sympa – celle qui passe tous les jours à la radio en ce moment, tube de l’automne, au début on l’écoute sans y prendre garde et on tourne en dérision cette chanson facile, et un jour on se surprend à la chanter, et un autre jour on finit par la télécharger – pour en finir une bonne fois pour toute.

À la descente du bus, soulagement, grande respiration. Depuis une fenêtre tombe un tube de Vivaldi, troisième piste du Best Of Musique Classique sorti ce mois-ci. Elle entre dans la faculté, en ressors trois heures après – trois heures sans autre musique que les ronronnements du doyen et des professeurs fraîchement doctorisés. Devant les portes, elle voit sa petite amie, lui sourit, l’enlace, l’embrasse. Un déjeuner fenêtres ouvertes rideaux secoués par le vent d’automne, une sieste, des câlins – album d’Amy Winehouse qu’aucune des deux n’écoute vraiment, maintenant.

Elle, court à l’hôpital pour attraper son service à l’heure dite. Cette chanson que sa copine lui avait conseillée, c’était quoi déjà ? J’attends par Pomme et Ben Mazué. Et depuis elle ne pouvait plus s’en détacher. Frôlant les poubelles, se faufilant sous la porte entrouverte des livraisons, saluant d’un rire et d’un rapide geste de la main ses collègues sortant des vestiaires, elle en ressort elle aussi l’instant suivant, vêtue de blanc.

Puis, les heures mortes parmi les vivants débraillés, désabusés, déshabillés et dépités d’être si vieux, si fragiles, si malades surtout. Heures grises et or, sourires malgré tout, malgré la mort très peu douce. Pendant les toilettes, les injections et les pansements à refaire – qu’est-ce que vous écoutez, de vieilles chansons de Piaf et de Montand ? Et dans son lit, elle dit comme on soupire : « La musique d’aujourd’hui c’est toujours les mêmes choses. »

Oui, on la connaît, d’ailleurs.

Soir tombé, elle repasse par la porte des livraisons. Fraîcheur du vent pour apaiser ses joues en feu. Elle rejoint le centre à pied, cherchant à oublier les membres meurtris, les visages crispés par la douleur, les odeurs d’excréments et de plaies purulentes. Elle sourit, découvrant une playlist de lo-fi, semblable à ce qu’une ancienne petite amie, Juliette, lui avait fait écouter un jour. « Je te laisse apprécier ce morceau, le plus beau de tous ! » Et Juliette, en pâmoison, lui répétait que c’était la plus belle chanson de sa vie. Et elle, ne voulant pas la blesser, souriait légèrement en songeant que cette musique était goûteuse comme de l’eau de vaisselle.

Le souvenir l’amuse, elle y repense tout en marchant jusqu’au bar où je me trouve. Sa petite amie l’attend à une table au fond, elle lui fait signe en entrant, je la vois sourire et ôter son bonnet bleu de ses cheveux longs et bruns. Elle passe près de moi – assis au comptoir, je poursuis ma discussion avec Jessica. Ce soir, c’est mon amie barmaid qui me dit, sourire aux lèvres :

« Damso, c’est extraordinaire. C’est un mec bien, c’est quelqu’un qui cherche avant tout son bien, mais qui est dans le respect avec les autres et poursuit sa propre route. »

C’est vrai ? Je ne connais pas trop ses albums, j’avoue. Et finissant mon martini blanc, je règle le tout, j’enfile ma veste noire et au revoir Jessica, bon courage pour la fin.

Dans les rues, la nuit donne d’autres ombres aux passants. Un moment je marche jusqu’à retrouver ma voiture sur le parking. À la radio, le dernier titre qui ne cesse de passer en boucle. Je soupire ; un jour, je finirai bien par le télécharger…

Pot-Pourri #2 (Amour méditerranéen)

Meaw Un temps de silence Meaw meaw Le chat à l’épaisse fourrure noire tous les matins et tous les soirs réclamait ses caresses, devant le cabanon sous les arbres Ils étaient trois chêne pin olivier trois teintes de vert sous le bleu pur du ciel Ici l’odeur de la mer parfois monte comme une prière et j’imagine j’imagine très bien ces amours que je vivrai à mon retour avec elle Mais elle est-ce elle que j’aime ou est-ce cette autre Est-ce une récolte ou une perte En attendant le chat noir Meaw meaw fait ses griffes sur la fausse pelouse au vert criard et se roule finalement dans la poussière s’y ébat le ventre à l’air et le regard interrogatif Est-ce que je l’aime elle est-ce que je sais seulement ce qu’aimer aimer passionnément aimer sincèrement signifie Et le soleil brille silencieux et sans luttes Et les vagues enneigées s’élèvent sur la mer bleu profond Et le bonheur est ici et nous ne le ressentons pas Pourquoi cela Pourquoi Il est si simple pourtant de l’éprouver parfois Meaw meaw répète le chat

Son élégance

Son élégance, à lui à elle, c’est ce qui les distinguent. C’est ce trait dont ils n’ont pas même conscience, l’ayant fait sang, composante de leur corps.

Son élégance. Sous la pluie le chapeau noir aux bords élimés. La moustache blanche après le bain, peignée. Le trait de noir sous les yeux. La bague au troisième doigt. Sur la terrasse la fumée de sa pipe dont les volutes un instant dissimulent son sourire.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Soleils rouges

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture