Jamais le mal-être des salariés n’a été plus étudié qu’aujourd’hui, jamais ce mal-être n’a été moins pris en compte.
Débutant ce texte, il me paraît important d’énoncer quelques sentences que je ne pense pas être des truismes.
La vie n’est pas le travail. Le travail n’est pas le bonheur. S’il l’est, c’est d’une façon imparfaite, perverse. Hormis le domaine des boutades, qui pourra prétendre préférer son bureau ou ses collègues de travail à sa propre mère, sa propre fille, au soleil sur son visage, aux repas avec ses amis ?
Cependant, qui voudrait affirmer que le travail salarié peut être épanouissant, qui se dit heureux dans son travail ne mérite que notre salutation la plus distinguée. Au bonheur des autres il n’y a rien à redire, et qui ne voit aucune divergence entre le travail et la vie ne saisira qu’imparfaitement l’angle de ces lignes.
En effet, il est à nos yeux un grossier désaccord entre l’idée de bonheur et l’idée de travail tel qu’on peut l’entendre habituellement. Si les conditions de travail ont bien évidemment et bien heureusement évoluées en l’espace d’un siècle, il n’en demeure pas moins que la souffrance au travail, les conséquences physiques et psychologiques désastreuses de certains milieux socio-professionnels sont des réalités actuelles.
Les ouvriers, les « petites mains », les « sans-grades » de toutes sortes existent encore et subissent sous le licou les mêmes douleurs, la même insatisfaction. L’espérance de vie exceptée, leur mal-être n’a guère changé.
Dans son Catéchisme révolutionnaire, Bakounine écrit en 1866 : « Forcé par la faim, dès sa plus tendre enfance, à gagner sa triste vie, il [le peuple travailleur] doit vendre sa force physique, son travail aux plus dures conditions sans avoir ni la pensée, ni la faculté matérielle d’en exiger d’autres. Réduit au désespoir par la misère, quelquefois il se révolte mais, manquant de cette unité et de cette force que donne la pensée, mal conduit, le plus souvent trahi et vendu par ses chefs, et ne sachant presque jamais à quoi s’en prendre des maux qu’il endure, frappant le plus souvent à faux, il a, jusqu’à présent du moins, échoué dans ses révoltes et, fatigué d’une lutte stérile, il est toujours retombé sous l’antique esclavage. »
Cela étant prononcé depuis un autre siècle, j’entends déjà les protestations qui seront opposées à ces lignes. C’est exagéré ! C’est d’un autre temps ! C’est dépassé ! Qui souffre encore au travail en 2022 ? Qui est esclave de qui aujourd’hui ? Les conditions de travail ont bien changé !
Ce serait mettre à couvert toutes les sévices, les harcèlements, les inégalités, les abus qui gangrènent le monde du travail dans son aspect contemporain. Ce serait faire l’impasse sur les souffrances des employés dont le corps se blesse et l’esprit se rompt. Ce serait insulter la mémoire de ces travailleurs qui se sont suicidés, chez eux ou sur leur lieu de travail, du fait du travail lui-même. Ce serait passer sous silence l’incapacité des juges à soutenir des salariés dont le mal-être se fonde souvent sur le débris des lois.
Ceci est une réalité sociale. Qu’elle soit déniée est un mépris de la pire espèce, en ce qu’il prend uniquement en compte sous le terme de « travail » les emplois se déroulant dans de grands locaux climatisés, sous des hiérarchies conciliantes. Mais il existe une souffrance contemporaine due au travail et cette impuissance, cette violence sociale, cette indignité que critiquait Bakounine est encore présente aujourd’hui en plus d’un lieu.
Ces données ayant été énoncées, qui est le fautif, qui sont les coupables ? Le plus simple et le plus caricatural serait de blâmer « les patrons » ou « le patronat » mais cette vision est par trop réductrice. N’oublions pas qu’en généralisant sous l’intitulé « tous les » et « toutes les » nous risquons de stigmatiser, d’humilier, de mépriser des êtres humains qui n’ont rien à voir avec l’objet de ladite critique. Par exemple, le patron d’une petite PME, proche de ses employés et attentif à leur bien-être, engagé socialement quoique dominé (comme tous les êtres ou presque) par le concept de profit et de rentabilité, ce patron mérite-t-il notre opprobre comme cet autre patron à l’empire décuplé qui exploite des enfants à l’autre bout du monde ? On le voit, les choses ne sont jamais aussi simples que le laisse croire « tous les » et « toutes les ».
Il n’est donc pas de coupable ni de fautif ? S’ils ne sont pas humains, ils sont peut-être immatériels. La critique de la société capitaliste, productrice d’inégalité, de servitudes et de conflits, cette critique a déjà été faite de façon plus magistrale que nous ne pourrions le faire ici. Il n’en demeure pas moins que cette critique est justifiée et que celles et ceux qui n’entendent pas les arguments allant en ce sens sont précisément les mêmes personnes qui n’ont pas à souffrir de ces violences ou qui s’en contentent parfaitement.
Cela étant dit, il est beaucoup question de travail dans ce texte et peu question de bonheur. Or, cette apparente union entre les deux termes (travail et bonheur), j’aimerais la scinder afin de distinguer ces notions. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’elles sont réconciliables. Celles et ceux qui ne savent pas ce que signifie la pénibilité du travail ou qui n’entendent pas l’expression « il y a une vie après le travail », ces personnes ne me comprendront pas.
Pourtant, qu’elles daignent observer la souffrance de centaines de milliers, de millions de travailleurs à travers la France, l’Europe et le monde ! Qu’elles regardent les sévices, les oppressions et les maltraitances qui ont cours quotidiennement et nous verrons s’il est encore possible de parler sans rougir de « bonheur au travail ».
Il est vrai, ce n’est pas la tendance du jour. On aime trop gagner de l’argent, on aime trop « réussir sa vie » dans le profit et la carrière professionnelle, on aime trop être un roi parmi les rois en consommant plus que les autres. Et ce sont aussi les discours d’une part de nos pères et de nos mères, celles et ceux qui ne voulaient voir de bonheur que dans le travail et l’évolution professionnelle. Autres temps, autres mœurs. Et chacun s’accorde avec sa servitude comme avec sa philosophie.
Personnellement je ne saurai être moins critique envers le travail parce que je suis trop obsédé par le bonheur – celui que j’éprouve et celui que les autres êtres humains peuvent éprouver.
Mais il faut s’entendre sur les mots que l’on énonce. Et, si j’ose dire, j’entends ce que mon discours a d’inaudible pour des personnes qui n’envisagent pas leur bonheur en dehors de la possession d’objets divers, pour des personnes qui confondent plaisir et consommation, pour des personnes qui courent désespérément après un idéal trompeur de marques (ici, c’est le cas de le dire) sociales.
Une éducation entière est-elle à refaire ? Plutôt une philosophie. Les lectures, les chansons et les rencontres en apprennent plus sur la joie de vivre que dix psychologues. Et s’être détaché pour une bonne part de sa fascination pour les produits, le profit et les salaires à cinq chiffres est une satisfaction conséquente.
Plus qu’aux consommateurs acharnés, lesquels ont ce privilège de posséder un argent qu’ils dépensent, c’est aux salariés plus pauvres auxquels je pense.
La véritable misère ne peut plus hurler. On voit bien ce qu’aurait d’indécent une négation du travail, un refus catégorique de celui-ci, face à une telle indigence. Prêcher des ébats heureux, nus et libres dans les champs, c’est une idée plaisante ; prêcher cette pure insouciance devant des ouvriers lassés par trente-cinq ans de maltraitances institutionnelles et de tâches abrutissantes en usine, c’est une maladresse.
Ici, ce n’est pas le travail que je souhaite critiquer, mais bien la vision qu’un trop grand nombre de personnes s’en font. C’est l’amalgame entre le bonheur et le travail qui est à mes yeux tragique, puisque de cet amalgame à cet autre (celui entre l’argent et le bonheur) il n’est qu’un pas. Les expressions toutes faites ne sont pas mon genre, mais si « l’argent ne fait pas le bonheur » il est évident que le travail ne le fait pas toujours – j’oserai même écrire « pas souvent ». Et de nos jours le mythe du travail salvateur a encore le cuir dur.
Dans un monde idéal les ouvriers aimeraient travailler et ce caractère avilissant et destructeur du travail, notamment le travail à la chaîne, ne serait pas d’actualité. Aucune propagande, pas même l’appareillage stalinien, n’a pu répandre dans le cœur des travailleurs un total et plein épanouissement dans la pratique du travail, notamment dans ses facettes les plus pénibles.
Aujourd’hui, dans notre monde, en toute personne qui se plaint de ses conditions de travail, il faut encore voir un être humain malheureux car dévasté par un travail qui ne lui convient pas.
Ici aussi, le pas vers le cynisme et le défaitisme est facile à faire, mais je ne m’y risquerai pas. La logique du « il faut bien que quelqu’un le fasse » est un éloge de l’inégalité, et d’un tel fatalisme qu’il légitime la révolte. L’épidémie de 2020 ayant sollicitée d’une façon catastrophique des métiers essentiels et essentiellement ingrats – éboueurs, facteurs, femmes de ménage, aides-soignants et tant d’autres – celle-ci n’a pas conduit pour autant à une révolution de masse. Ce qui s’apparente au miracle – ou de la malédiction, en fonction des idéaux de chacun. Cependant, il n’est pas dit que cette révolution ne se produise pas actuellement, d’une manière détournée et silencieuse, au sein de mouvements abyssaux dont nous ne percevons à la surface que de vagues remous, toutefois de plus en plus intenses.
Si les modifications de carrière, les démissions et les profondes interrogations sur la valeur du travail, sur ses buts et ses conséquences sont aussi nombreuses aujourd’hui, ce n’est pas un hasard et l’épidémie n’y est pas étrangère. Si le travail est aujourd’hui questionné dans ses racines et ses méthodes, c’est l’expression claire et franche d’un profond malaise dans notre société.
Ce malaise, une fois questionné, étudié et résolu, pourra mener à une pratique plus humaine du travail. Nous ne souhaitons pas autre chose. En attendant, il appartient à chacun de lutter à sa manière et nous ne saurions trop encourager les révoltes personnelles, celles qui se font pour son propre bien-être et non pour celui d’une entreprise ou d’un compte en banque.
Les attraits de la société de consommation sont nombreux, il est vrai, comme le sont les charmes du virtuel ou ceux de l’oisiveté indifférente. Mais une vie orientée vers les labeurs et obsédée par le travail plutôt que vers la joie me paraît honteuse, parce que gâchée. Et parce que la véritable misère ne peut pas crier, parce que la servitude est aussi pernicieuse que scandaleuse, je ne peux que « philosopher à coup de marteau » (pour reprendre l’expression de Nietzsche) en répétant cette distinction avérée entre bonheur et travail, entre vie et travail, entre épanouissement et travail…


Laisser un commentaire