Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne, a été poignardé à plusieurs reprises par Hadi Matar, le vendredi 12 août 2022, lors d’une conférence donnée dans l’État de New York. Depuis 1989, Salman Rushdie est la cible d’un appel au meurtre formulé par l’ayatollah Khomeini.
1.
Il refusait de prêcher, parce que les prêches conduisent tôt ou tard à l’exclusion, au « Nous contre eux », et à la guerre. Il voulait convaincre. Parler et convaincre. Non pas se taire et haïr.
Tout avait été dit, pourtant. Il avait écrit son roman, Les versets sataniques. Il avait écrit une autobiographie, Joseph Anton. Il aurait pu s’arrêter ici. S’allonger dans le noir au début de l’après-midi, et dans le calme de l’ombre, oublier un instant qu’il était en danger, oublier la présence des lames derrière les volets. Il aurait pu ; il ne l’a pas fait.
Il a continué d’écrire. Encore. Il a continué de vivre. Encore. Tant que durerait les oppressions, tant que durerait la haine, il continuerait. Tant qu’un être serait emprisonné dans son silence, claquemuré dans son propre esprit sans pouvoir s’exprimer, tant qu’existeraient des barreaux aux fenêtres, il parlerait. Il parlerait encore, en usant de mots, en usant d’arguments, en usant d’images irréelles.
L’artiste est un être sensible qui veut unir les humains à travers leurs émotions. Il est l’exact opposé des dictatures, de la folie meurtrière, de l’oppression, de tout ce qui veut faire mentir l’être humain, de tout ce qui le rabaisse, le maltraite et le rend esclave. L’artiste est nécessairement révolté : inventer, imaginer, c’est déjà prendre position.
La révolte de Salman Rushdie est une révolte pour la paix, pour la voix libre, pour la pensée libérée. Révolte pour que les cadavres ne s’empilent pas, pour que les peuples triomphent en s’unissant.
*
Toi, tu étais masqué, lors de ton accès de rage et de haine. Tu étais masqué et tu as tenu à le rester. Pourquoi ? Pour tenir à une sorte de dignité alors que tu ne respire et ne palpite que de haine ? Pourquoi cette étrange sorte d’élégance alors que tu es un fanatique, un ultra-violent, un intolérant ? Pourquoi ?
Mais par ce détail, je vois comme nos visions du monde peuvent différer. Aussi, les mots que nous employons ne sont pas les mêmes. Ce que j’appelle haine, tu l’appelle amour, et c’est là tout le drame. Tu as un certaine idée de la dignité et du courage, alors que tu es indigne et veule.
Car il est toujours possible et même agréable de raisonner. Il est beau de débattre et de partager des idées, de les disposer dans la conversation comme des cartes sur une table, et trouver laid le menton du valet ou trouver beaux les yeux de la dame, ou l’inverse. Cela, est facile, cela, est touchant.
Mais il est bien évident que toi, et tout ceux qui t’ont empoisonné, vous n’envisagez pas d’autre système qu’en la mort des idées, la chute des critiques et des contradictions. Toi, et tout ceux qui t’ont empoisonné, vous posez votre lame sur une gorge offerte et vous dites « Désormais le menton du valet sera laid, et les yeux de la dame seront laids, et c’est ainsi car je l’ai décidé. » Et ainsi des cartes, et ainsi du reste.
C’est cela, cette distinction entre nous. C’est cela, l’érosion de ton humanité – une lame sur une gorge. Tu te plais à retrouver l’honneur que tu n’as jamais eu sans doute ; tu crois recouvrer une justesse et un équilibre en réalité trompeurs.
Lui te disait « Tu as le droit de penser autrement. » Tu ne l’as pas entendu. Tu n’as rien entendu, hors les mots de haine susurrés ou gueulés à ton oreille. Tu ne pouvais plus rien entendre. Il te disait « Tu as le droit » et tu as pensé « Non, et parce que tu penses ainsi, et parce qu’on m’a dit de le faire, je vais te tuer. »
Pourquoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui te séduisait tant dans cet acte ? Quel simulacre de puissance pensais-tu atteindre ? Toi, comme tant d’autres, toi, porteur de poignard, comme d’autres, porteurs de fusils. Tu étais offusqué, tu étais scandalisé, et parce que d’autres êtres intolérants t’avaient crevé les yeux et bouché les oreilles, tu as répliqué « Je ne suis pas d’accord avec toi, donc tu dois mourir. » C’est là ta justification ? C’est là ton argument ?
Tu n’as pas d’autre argument, excepté ta lame. Tu voulais être l’ombre qui tue, tu souhaitais être le silence assassin. Tu n’as pas souhaité parler, non. Pour toi, ton travail était accompli. La haine avait triomphé, pensais-tu, avec les empoisonneurs de ta vie et de ta pensée.
Et ta vie, à vingt-quatre ans, tressaute, déraille finalement. Et ta vie, à vingt-quatre ans, prend ce détour immonde, celui d’un assassin qui ne comprend pas en quoi il a tort, un être qui ne comprend pas pourquoi il tue mais qui tue comme une machine absurde, un adversaire qui se repaît de son crime ; un être qui n’a que sa colère et sa douleur pour gloire.
Pourtant, il se moque de toi, tu le sais, cela ? Pour ainsi dire, ta lame est poussiéreuse, que tu le veuilles ou non. Tu n’étais pas encore né qu’il souffrait déjà du fait de tes futurs inspirateurs. Il était déjà soumis à une vie sous protection, cloisonnée, parce qu’un autre homme avait dit « Tuez-le, tuez-le car je le veux » et surtout « Tuez ce qu’il dit. Tuez ce qu’il est. Tuez ce qu’il crée. »
*
C’est un paradoxe, en vérité. Parfois, pour beaucoup, les mots ne sont que des mots, semble-t-il. À travers la paroi fine d’un microphone, à travers la plaque d’un écran, des êtres disent, hantent, jettent leurs anathèmes. Pour un peu, ils diraient cela « pour plaisanter ». Mais ils n’ont pas le moindre humour. D’une façon souterraine, ils savent et souhaitent que leur malédiction atteigne un certain but. Ils souhaitent que la lame frappe quelqu’un d’autre qu’eux. Ils souhaitent voir la haine triompher, ils souhaitent que le châtiment le plus atroce soit infligé en réponse à un crime qu’ils se sont inventé pour justifier leur haine, uniquement leur haine.
Les mots ne sont pas seulement des mots. Les mots font peur. Les mots ont une valeur, les mots ont des conséquences très concrètes. Les mots libèrent ou emprisonnent. Les mots ont une puissance insoupçonnée.
La lame, elle, terrifie. La lame est silencieuse. Et les dictatures ne désirent que ce silence, celui que jette autour de nous le fanatisme, comme une flaque immonde.
Les mots ne sont pas seulement des mots. Ainsi les mots qui imploraient la mort ; ainsi les mots qui implorent la liberté.
C’est ce que tu ne comprends pas, toi qui tenait ta lame avec tant de conviction. C’est ce que ne comprennent pas ceux qui ont prononcé les premiers mots de haine, les incitations à l’assassinat. Les mots libèrent, les mots tuent. Mais la liberté l’emporte à chaque fois, et Salman Rushdie le prouve. Il parle encore, parlera encore. Il vit encore, vivra encore.
2.
Ton esprit gavé de souffrances et rompu à la soumission, ton esprit ne peut raisonner qu’en martyr, sacrifices et prix à payer. Pour faire un martyr de cet écrivain dont tu admets n’avoir jamais lu un livre en entier, tu as donc affûté ta lame.
C’était la pathétique réponse que tu as trouvé à ta propre volonté d’anéantissement. Avoue-le, avoue-le une bonne fois pour toute : tu voulais être ce martyr, tu voulais être tué à sa place, tu voulais faire figure d’étoile obscure dans un ciel creux. Tu voulais l’ultime et pitoyable souffrance après les avoir peut-être toutes expérimentées. Après toutes ces défaites et toutes ces désillusions, une fois que tous ces miasmes ont pourri ton orgueil, pourquoi ne pas envisager une carrière de tueur ?
Tu mets ma compassion à rude épreuve. Et je regrette que l’on ne t’ait pas assez aimé, que l’on ne t’ait pas appris à te méfier de qui parle le plus fort ou le plus joliment, que l’on ne t’ait pas dit « fais attention » lorsque n’importe qui, faible ou puissant, prêchait la haine et la mort et la dévastation.
Tu aimais cela, finalement. Tu as appris à aimer cela comme tu as appris ton alphabet, une lettre après l’autre, un message après l’autre, une gifle après l’autre. Et porté sur ce rivage comme tu glisserais dans une tourbe de plus en plus amère, tu t’y es trouvé bien, tu ne reconnaissais plus d’autre vérité en dehors de cette puanteur et ton plus grand crime est sans doute d’avoir aimé cela, de l’avoir aimé comme d’autres aiment le soleil ou les femmes.
La violence est devenu ta foi. L’intolérance est devenue ta loi. Et la main que l’on t’aurait tendu tu aurais craché dedans, et le visage amène qui se serait présenté à toi tu l’aurai trucidé de ta lame, puisque tu n’étais plus qu’une lame, désormais.
*
« Il faut que je sois un brutus » s’extasie Lorenzaccio, et c’est une parole littéraire. Mais en toi il n’existe plus aucune métaphysique. Peu de profondeur. Peu de contradictions. Puisque tu as voulu tout gommer et tout éroder pour incarner cette ridicule figure de symbole – l’assassin.
Tout ce qui faisait de toi un être complexe et contradictoire, une personne multiple et unie tout à la fois, tout ce qui faisait de toi un être humain critique et réfléchi, tout cela, tu l’as anéanti dans l’écoute attentive de paroles falsifiées par la haine. Nourri de ce poison, tu n’appréciais plus que la haine, ne vivais que de haine et finalement, cette haine s’est retournée contre toi : ta vie est ruinée, la sienne perdurera encore.
On s’essouffle à te fustiger par quelques mots. On préférerait te maudire, en finir là, un anathème semblable à la lame que tu as employé – et que tout soit réglé ainsi. Mais non. Mais non, ce n’est pas la solution.
On pourrait se cacher les yeux aussi. Se dire que tout cela c’est très loin, que les mots de la mort ne sont pas bien important finalement. On pourrait avoir cette lâcheté.
Mais le raffinement qui ne te touchera jamais, je suis fier de l’éprouver. Cette sensibilité, j’en fait une gloire. Et pour cette raison j’éprouve autant de douleur que de colère, autant de pitié que de tristesse à te voir ainsi devenu le fantôme d’un fantôme, un être avili que je mépriserai volontiers si tu n’étais déjà un objet de mépris depuis longtemps sans doute, et plus encore aujourd’hui.
« Je n’aime pas cette personne » et de ce fait, cette personne devait mourir, selon toi. Non content de la condamner par des paroles, tu voulus la condamner par des actes. Et ainsi, ta lame s’exprima pour toi dans sa langue de silence qui est celle de tous les meurtriers, de tous les assassins, de tous les criminels.
Tu l’as fait, mais au nom de quelle illusion, sur l’ordre de quel fantasme ? Tu t’es fait avoir, Hadi Matar, tu t’es fait avoir par des êtres qui voulaient faire de toi le pion aveugle et irréfléchi dont ils avaient besoin. Tu es devenu l’être sans joie, sans espérance et sans avenir qui ne désire rien tant que s’immoler dans un acte monstrueux. Un être qui ne sait plus aimer – un être qui ne désire plus créer.
Tu n’es pas un Brutus. Tu es un être humain atteignant sa valeur la plus critiquable, celle d’un être humain qui ne l’est presque plus. Il faudrait user de paroles de pardon et de compassion à ton égard, mais j’en suis incapable, je te l’avoue. J’ai peur de ce que tu es devenu, oui, cela je l’admets : un esprit vide de contradictions qui ne voit qu’un seul but, qui ne raisonne plus et ne pense qu’à la mort d’un autre être humain. Tu es cela – une lame.
Je souhaite pourtant que l’on apprenne à travers toi qu’il est une beauté dans le « Non », une force dans la création, une noblesse dans la résistance contre les dogmes oppressifs. Je souhaite que l’on te condamne et que tu deviennes par ta propre faute le symbole d’une vie perdue par la haine et dans la haine.
La haine, toujours la haine ? Non : créer, toujours créer. Contre la haine.
3.
Pourquoi tous ces mots, dans quels buts cette prose ?
Parce qu’on ne peut pas admettre la sauvagerie. On ne peut pas accepter de se taire lorsque d’autres esprits libres souffrent ou meurent de leur sincérité sous des dictatures religieuses et politiques.
Parce qu’on ne doit pas admettre le fanatisme. On ne doit pas accepter que des lois assignent l’art en résidence surveillée, qu’un dogme clôture sagement les limites dans lesquels la fantaisie peut s’exprimer. On ne doit pas accepter qui veut nous faire taire, et la main qui veut clore notre bouche nous devons la repousser de toutes nos forces.
Sa tentative d’assassinat n’est pas un détail, ni un faits divers, ni une anecdote. Nous assistons en spectateurs à la réduction de la liberté de l’esprit, au rayonnement d’une autorité politique et oppressive. Notre humanité demeure encore, elle demeure, certes, mais elle n’a peut-être jamais été autant menacée.
Nous voici revenus aux temps des gorges déchirées et Montaigne est mort. Les êtres se brisent et se tuent par haine de l’autre, refusent la complexité de l’autre, refusent la beauté de l’humain. Plutôt que d’entendre un autre être humain leur dire « Je ne suis pas d’accord avec toi », ils préfèrent tuer cette contradiction, et l’être humain avec…
La misère de l’esprit, la profonde souffrance, nous n’en sommes pas encore venus à bout. Tu en est la preuve.
*
Face à ton acte, certains plaident par leur silence ou une moue de malaise. D’autres, désabusés, plaident : « Pourquoi perdre son temps ? On ne discute pas avec les murailles ou les barbelés. On ne répond pas à la haine ou alors on répond à la haine par la haine. »
Mais je méprise tant de telles violences que je refuse d’être violent moi-même. Et bien au contraire si le silence de la lame s’oppose à la parole libre, je veux redoubler la parole, et même la tripler, la quadrupler, parler, libérer encore le mot, l’émotion, pour susciter la vie, l’entraide.
La lame ne doit pas réveiller d’autres lames. C’est là son but, le chaos, c’est là son territoire, la mort. Pendant ce temps, des esprits maltraités comme le tien désirent l’annihilation d’esprits libérés comme le sien. Vois donc en lui le miroir de ce que tu aurais pu devenir si tu avais eu l’occasion, le courage ou la présence d’esprit de t’échapper à ces rets, d’interroger ces sourires de gardiens de la foi, de te révolter face à ces empires de mensonges et d’obscurité.
Il se méfiait des raisonnements sophistes. Pour cette raison, il fit en sorte que sa parole soit toujours claire. Ainsi, s’exprimant sur la liberté d’expression, il créa des romans éphémères, des essais dans l’air de la conversation.
Il se méfiait des sophistes modernes. Leur voix est basse, et séduisante : « Si vous prétendez être libres d’esprit c’est que vous êtes manipulés sans le savoir par des nébuleuses dont vous n’avez pas conscience. On vous a fait croire qu’il vous était loisible de tout penser, de tout aimer ou de tout détester pour être satisfaits. Oui, vous pouvez donner votre opinion, mais vous demeurez sous le joug d’un certain pouvoir obscur. »
Qui peut croire sa parole libre, en effet ? Qui peut être certain que son opinion énoncée est bien la sienne ? Bien sûr, nous sommes nourris de propos et de voix contradictoires. Bien sûr, nous sommes toujours incertains que telle ou telle influence n’ait parasité notre esprit, à défaut de l’enrichir.
Or, la possibilité de penser et d’exprimer ces pensées sans se trouver emprisonné, torturé ou tué en raison de cette liberté, cette possibilité-là différencie la liberté d’expression d’une parole muselée par la violence et la peur.
Cette liberté d’esprit n’entraîne ni la mort ni la haine. Elle n’entraîne pas le conflit irrésolu mais la concorde. Et si je ne divise pas le monde entre barbares et civilisés, je redoute l’humain lorsqu’il n’est plus humain, lorsqu’il se fait rage aveugle, lorsqu’il se fait esprit amolli et stérilisé par les dogmes qui lui ont été assénés des mois, des années durant.
Et encore d’autres raisonnements de sophistes, d’une même voix : « Si des mots provoquent la violence, nous ne les dirons plus jamais. Si les sensibilités sont heurtées au point de conduire à la mort d’innocents, autant cajoler ces sensibilités afin d’empêcher tout débordement. »
Ainsi la lame l’emporte, et la haine, et l’intolérance l’emportent. Et le criminel justifie le crime par son crime. Mais ce raisonnement reste digne des géomètres de Saint-Exupéry. C’est un aveu d’impuissance et de lassitude. C’est un affront, et c’est une erreur.
Tempérer n’est pas dédaigner ; tempérer n’est pas anéantir. La parole qui tourne en dérision, qui critique, qui magnifie ou qui s’exalte n’est pas une parole de haine – elle n’est pas la parole d’une lame.
Ce qui nous rend humains et non machines, c’est notre capacité à dire « Oui » ou « Non », à nous opposer et nous distinguer, créer et nous révolter par cette création.
Il est presque inutile de réécrire son nom ici. Il vit, tandis que tu pourris dans ta haine de l’autre. Il vit, il écrit, il se révolte, il crée encore. En nous qui disons « Non », en nous qui nous interrogeons et imaginons d’autres mondes, en nous qui voulons la joie et la liberté des humains, en nous qui luttons contre les lames…
En nous, Salman Rushdie vivra toujours.


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