Mélodie,
Tu n’es pas ici, et je ne sais si tu viendras. Pourtant, si je veux t’écrire, c’est parce que tu es encore loin de moi. Je t’imagine, tu vois ? Comme ce père qui imagina sa fille, qui l’imagina à tel point qu’elle sortit de son crâne.
Je crois que nous faisons tous cela. Tous, les futurs pères, ou ceux qui désirent l’être un jour, nous pensons notre fille. Alors, une fille qui naîtrait de mon crâne, ce n’est pas si absurde. Une fille pas encore née à qui je parlerais, cela ne l’est guère plus.
Je me sens emprunté, ne m’en veux pas. Je ne sais pas encore comment m’adresser à toi. J’aimerais ne te parler qu’à travers de jolies images, mais je ne sais si toutes mes images te plairont. J’aimerais ne te parler qu’à travers de jolies règles de morale, mais je crains que toutes ces règles ne te fassent somnoler et ne t’intéressent pas.
Mélodie, j’aimerais te dire tant de choses avant que tu ne viennes. J’ai vu des pères et leurs filles, j’en ai vu tellement avant nous. Beaucoup de pères ne pouvaient pas réellement parler à leur fille, si ce n’était à travers l’argent ou à travers un silence oppressé. Et si je sais que toi et moi nous ferons notre possible, je sais aussi que cela, ces relations-là, me font horreur.
Parfois, Mélodie, la vie m’apparaît simple comme le roulement silencieux d’une toupie. Parfois, elle m’apparaît triste comme la pluie. C’est là le difficile : dans cette cadence, comment t’apprendre à avoir confiance en toi, comment te donner le goût de la joie ?
Dans cette lettre, je parle beaucoup de toi, et je parlerai toujours beaucoup plus de toi que des autres, puisque parmi les autres, je chercherais longtemps, très longtemps quelqu’un qui me ressemble autant que toi et crois-moi, cette personne si ressemblante, ce miroir, je ne le trouverai pas, si ce n’est en toi.
Les autres, tu verras, la vie avec les autres, est une drôle de cuisine. Je ne sais pas comment te le dire autrement. Mais je ne voudrais pas que tu vois les autres comme « tous ». Et même ces mots que j’ai employé, « les autres », critique-les, révolte-toi contre eux. Les autres ne sont pas simplement les autres, ils ne sont pas « tous », ils ne sont pas qu’une seule couleur, qu’une seule voix, qu’une seule entité malsaine et ondoyante. Jamais.
Aussi, ne crois jamais que « tous les autres » sont méchants avec toi. Ne crois pas non plus que « tous les autres » seront gentils avec toi, puisque ces deux idées sont fausses.
Tu trouveras des personnes que tu aimeras et qui voudront t’aimer, tu en trouveras que tu ne voudras pas aimer puisqu’elles ne te plairont pas. Mais si tu commences à penser que « tous les autres », que « tout le monde » est ceci, ou cela, détrompe-toi. Ce n’est pas « tous » ou « toutes », jamais.
Au cours de ta vie, tu croiseras des êtres qui te sembleront semblables, identiques. En les regardant attentivement, tu te rendras compte qu’il n’en est rien.
Est-ce que je vais écrire à nouveau « tous », « toutes les autres », et désaccorder ce que je t’écrivais à l’instant ? Non. Mais je voudrais t’apprendre à regarder la lumière ou les ombres sur les visages, je voudrais aussi t’apprendre à reconnaître dans ta voix et dans celle des autres la véritable joie et non celle qu’on imite pour avoir la paix.
Les autres, encore. Tu vois, ce n’est pas si simple.
Ce qui est simple tient en ceci : je ne connais pas beaucoup d’êtres qui peuvent se passer de consolations. Et les personnes qui le prétende sont justement celles qui en auraient le plus besoin.
Je ne connais aucun être qui ne soit que haine, que rage, que violence. Je crois que cela n’existe pas, et cette douleur personnelle qu’on retourne contre les autres, il faut que tu la perçoives, à défaut de la soigner.
Pardonne-moi ces paroles au souffle court. Je ne voulais pas me montrer si prévenant, puisque te serrant trop fort dans mes bras, je risque d’empoisonner ces étreintes avec ma peur. Tu auras bien assez de tes propres inquiétudes. Tu verras, elles seront nombreuses, au début : l’obscurité, la solitude, le froid, les ogres…
Ou peut-être seras-tu une vraie corsaire, Mélodie. Une victorieuse qui va de l’avant sans cesse, comme portant un drapeau.
Tôt ou tard, tu seras surtout qui tu désires être. Je t’aiderai, au début, je te guiderai comme je le peux, mais il viendra ce jour, plus vite que je ne l’imagine sans doute, où tu trouveras ton propre soleil et ce sera celui de ton bonheur, et non du mien.
J’arrête ici. En guise de lettre, je n’ai pu aujourd’hui t’écrire qu’une ébauche.
Je t’embrasse, Mélodie.


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