Le Parti Socialiste est depuis dix ans un théâtre d’ombres. En guise de personnages, une foule disparate. Des éléphants, nombreux ; des intrigants et des ambitieux ; des gueulards, peu nuancés, et des timides, argumentant en vain. En guise de scène, le 10, rue Solférino ? Non, pas du tout. Les acteurs ont quitté cette scène comme les marionnettes de Tchekhov qui ne pouvaient pas croire qu’elles quitteraient un jour leur cerisaie.
En guise de spectateurs, nous tous, nous, qui nous disons à voix haute et claire ou à voix basse et craintive socialistes.
En effet, se dire « de gauche » est facile, tant qu’on n’entre pas dans les détails. Lorsqu’il s’agit d’exposer ses arguments, la couleur rouge de cette tendance politique prendra des teintes variées d’un militant à l’autre, depuis le rouge vif jusqu’au rose le plus pur qui soit.
De quelle gauche est-il question ? De quel socialisme parlons-nous ? C’était tout l’enjeu de l’université d’été du Parti Socialiste à Blois. Non pas se flageller, ni se meurtrir plus encore les uns les autres, mais croire en l’avenir, réfléchir, construire et se soutenir. Ce n’est pas là une mince affaire.
Parce qu’il y eut un temps où se dire socialiste était honteux. Qui pouvait se dire socialiste tandis que François Hollande, tenant le double rôle du Roi Lear et du fantôme de l’Opéra, pratiquait des vivisections ou détournait le regard ? Qui pouvait se prétendre socialiste lorsque les bretteurs et les dissidents contribuaient à rendre plus obscur et plus pathétique le sens de ce mot ?
Il fallut attendre. Des mois, des années. Trouver dans les extravagances et les écarts de Jean-Luc Mélenchon un piètre palliatif. Rêver un visage nouveau, espérer une voix qui ne soit pas si contradictoire, qui citerait plus volontiers Jaurès que Danton.
Théâtre d’ombres et de rêves, donc, et parmi ces ombres, la sienne, titanesque et inévitable comme une statue de l’île de Pâques : celle de Jean-Luc Mélenchon.
Car dans l’histoire contemporaine du Parti Socialiste, ce bon parleur eut un rôle certain, quoique distant. On peut par exemple se demander si le tribun de La France Insoumise a équarri ou ressuscité le Parti Socialiste. Sans cette voix portant des idées de gauche, d’une vision de la gauche dont on peut être très fier par moments, sans cette voix tonitruante, que resterait-il du Parti Socialiste aujourd’hui ?
Une jeunesse, autre jeunesse que la mienne, s’est saisie de la figure sympathique du tribun. Elle le remerciait de porter sa voix, celle que méprisaient les extrêmes, les prétendus républicains et (disons-le sans détour) les éléphants socialistes. Cette jeune voix lourde de sanglots et de cris de rage, qui ne trouvait aucune réponse excepté un « Tais-toi » dédaigneux, s’est trouvée démultipliée en échos à travers lui.
Cette jeunesse allait vite, beaucoup plus vite que tout le monde. C’est déjà un nouveau langage, de nouvelles idées, une nouvelles conception du monde qui rendait d’autant plus diffamatoire le « Tais-toi » des aînés, des indifférents et des intolérants.
Amicalement révoltés, solidairement insolents, le terme « gauchiasse » est par exemple devenu pour des jeunes insultés un titre de noblesse et un motif de fierté. Aujourd’hui, le mot peut faire rire, y compris celles et ceux qui s’en targuent à juste titre. Pourtant, ce mot dit quelque chose d’un sens de la dérision, d’une insouciance heureuse, presque une espérance nietzschéenne dans laquelle je me reconnais. Il dit : « Peu importe votre haine. Nous avons l’esprit trop vif. Nous avons trop le goût des désaccords et des idées échangées. Nous avons soif de liberté et de partage et de joies et cela seul compte. Et nous sommes malheureux pour vous à l’idée que vous ne l’ayez pas encore compris… »
Il faut dire que nous, nous avons appris la patience. Nous l’avons apprise comme un alphabet, avec application, au fil des égarements de François Hollande, des illusions perdues de Benoît Hamon et des dissensions continuelles. « Je suis de gauche » disaient-ils toutes et tous, comme une foule s’accordant à dire que l’eau coule sans pouvoir s’entendre sur la nature de ce courant : un ruisseau, une rivière, un fleuve, une mer, un océan ? Et les déchirures étaient sans fin.
Il fallut attendre, longtemps, et voir le parti socialiste se vider plus encore de son sang rose. Voir les ruptures être élevées au rang d’art, comme un jeu d’escrime absurde où les deux adversaires s’acharneraient sur un seul et même corps dépourvu d’armure.
Finalement, en cette rentrée, après qu’aient grandi de nouvelles incertitudes quant aux possibles alliances, à l’entraide et aux débats sereins, l’horizon semble moins troublé de nuages. Et ce n’est pas peu dire au regard des dernières années socialistes.
Des mots s’échangent, et ce ne sont plus des insultes. Le dialogue n’est plus un idéal inaccessible. Les petits marquis ne fomentent plus entre eux, jetant des regards courroucés aux autres marquis qui leur ressemblent tant dans leurs travers.
Enfin, les fleurs ont pris de nouvelles teintes. Elles palpitent d’un arc-en-ciel tenace, qui a connu bien des pluies et bien des soleils timides et incertains. Les révoltes ont pris corps depuis des élections présidentielles perdues jusqu’à cette rentrée marquée par l’incertitude et la détresse de beaucoup.
Malgré toute mon espérance, je ne pensais pas que les roses pourraient fleurir encore, avec un tel appétit de vivre, avec une telle douceur, une telle hargne.
Je suis ravi de m’être trompé.



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