Nota Bene – A l’article La vie selon Molière (disponible sur le site), il sembla préférable, du fait de sa taille et de sa densité, d’ôter l’étude de la pièce Le bourgeois gentilhomme. Cette étude se trouve reproduite dans le cadre de ce Supplément.
*
Monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme, est un sot en trois lettres. Le ridicule lui est précieux puisqu’il s’en est fait des habits, comme une seconde peau.
Bien installé, bien riche, bien occupé, Monsieur Jourdain ne cesse d’espérer en un avenir plus mirobolant encore, avenir de gloire au sein duquel il serait noble et non plus bourgeois. Cet appétit de reconnaissance sociale n’est pas seulement une obsession, elle est aussi une chimère et un sortilège. De toute la pièce, à la manière d’un certain corbeau, Monsieur Jourdain n’aime rien tant qu’être flatté. Cependant, loin d’être « honteux et confus », le bourgeois gentilhomme ne cesse d’être leurré par tous ceux qui l’entoure.
Monsieur Jourdain et les bancs de l’école
Il serait trop facile et surtout trompeur de voir en Monsieur Jourdain une figure de l’élève studieux. Le bourgeois gentilhomme est le récit d’un échec, et je ne pense pas qu’il faille considérer la bêtise comme un courage.
Car les apprentissages de Monsieur Jourdain se font pour une unique raison : chercher à approcher et à atteindre les « gens de qualité ». C’est là toute son obsession. Désireux de quitter sa classe sociale, oui, mais surtout pédant au point de voir dans ce titre parmi les titres, « personne de qualité » et « gens de qualités », toute sa raison d’être, toute la beauté de l’existence.
Si encore Monsieur Jourdain s’impliquait, travaillait, questionnait, critiquait, persistait ! Au lieu de cela, il baille bientôt, il est inattentif, ramène tout au dénominateur le plus minable et se lasse de tout sitôt que ses maîtres s’éloignent de son obsession, les gens de qualité. Pire encore, il est immodeste et ne tarde pas à se ridiculiser doublement en tentant de faire la leçon à sa femme et sa domestique, se trouvant à deux reprises tourné en dérision, par l’alphabet et par les armes.
Monsieur Jourdain est l’exemple même de ces personnes trop satisfaites, aux instincts atrophiées de confort, à l’esprit mou, qui ne peuvent plus vraiment s’émerveiller de quoi que ce soit, puisque l’émerveillement même est devenu pour elles un effort.
Enfantines, ses réactions, sa manière de s’extasier de tout ? Je ne pense pas, car Monsieur Jourdain est un enfant sans impertinence, sans rébellion. L’une de ces figures maladives et cliché de bons élèves trop timorés pour s’opposer à quoi que ce soit et trop timides pour prendre part à quoi que ce soit, observant avec un demi-sourire leurs camarades de classe qui fulminent ou s’exaltent, eux qui sont tout entiers dans la vie, tout entiers dans le soleil, et non dans une perpétuelle recherche de ce que peut être la vie ordinaire.
Il est bien question de décalage, de malaise, de déséquilibre. Monsieur Jourdain se trouve debout sur un isthme inconfortable entre une bourgeoisie qu’il a renié et une noblesse qu’il n’atteindra jamais malgré ses piètres efforts et son argent. De même, le bon élève dont le caractère le retient hors de tout groupe, craintif, maladroit en toute circonstance, et qui est à la fois méprisé et courtisé pour des raisons de profits – dans cet exemple, c’est une réussite scolaire qui est jalousée.
Monsieur Jourdain est drôle parce qu’il est pathétique et grotesque. Un rien lui suffit, puisqu’il a les mains pleines – d’argent. Qu’on le remercie avec des compliments de plus en plus gracieux et il donnera de plus en plus de gages. Quand un haut dignitaire étranger, le fils du Grand Turc ni plus ni moins, se présente à lui pour lui demander la main de sa fille, Monsieur Jourdain en défaille de joie. Mais si son émissaire déguisé ne l’avait pas complimenté sur le statut de son père et sur sa propre personne, il est probable que le bourgeois gentilhomme n’aurait pas levé un sourcil. Monsieur Jourdain reste un égoïste de la pire espèce.
Monsieur Jourdain et la pub
Les flatteurs et les profiteurs sont une seule et même entité néfaste dans les pièces de Molière. Jamais ils n’ont été accusé avec plus de virulence que dans Le bourgeois gentilhomme. Maîtres de danse, de musique, de philosophie, d’armes et jusqu’au maître tailleur et au comte, tous le flattent et l’utilisent pour des raisons d’argent, tous le narguent avec plus ou moins de finesse. La proie est trop facile, puisque le benêt ne remarque rien et ne peut s’émouvoir de rien qui ne le concerne directement !
L’argent corrompt tout, c’est un truisme. Mais ce qu’on remarque moins, c’est à quel point la duperie ne cesse de se renouveler, grâce à l’argent.
Molière invente ou plutôt prédit la publicité et le marketing modernes. Que Monsieur Jourdain s’indigne dans l’Acte II, Scène 5, de ce que son maître tailleur ait mis sur son nouvel habit les fleurs « en en-bas », au contraire de ce que le bourgeois lui avait demandé, et le maître tailleur le convaincra que « Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte ». Il n’en faut pas plus pour séduire l’esprit trop aisément repu du bourgeois gentilhomme. Si les bonnes gens, si les gens de qualité, si les autres, si la plupart, si tout le monde fait ainsi, si on me le montre, si on me le prouve, c’est que ça doit être vrai !
Monsieur Jourdain n’est pas seulement coupable de bêtise, il est surtout coupable de paresse. L’esprit critique est chez lui mort, inexistant. C’est ce qui le rend grand consommateur autant qu’escroqué de premier ordre – d’aucun diront que les deux termes sont synonymes.
En effet, il ne cesse de donner son argent sitôt qu’on lui a présenté l’image qui lui convenait, qui flattera son petit esprit, qui lui donnera le sentiment d’être un homme de qualité ou disons-le en termes plus modernes, d’être une « belle personne ».
Il disperse ses deniers à tous les vents, à tous les maîtres-chanteurs, et les publicitaires ne manquent pas pour lui vanter au-delà des fleurs les mérites respectifs de la danse, de la musique, de la philosophie et du maniement des armes. Le personnage du comte pousse plus loin encore ce mécanisme en ce qu’il est l’éternel débiteur de Monsieur Jourdain, mais qu’il détourne cet argent en séduisant lui-même la femme que le bourgeois gentilhomme espérait conquérir par ses cadeaux !
Mais Monsieur Jourdain ne se doute de rien, jamais. Il a confiance en tout, et surtout en son argent et en ce qui ne heurte pas ses pensées. Il donne à qui sait lui parler de la belle façon et ne cesse pour cela de donner, de consommer, de se vider comme une outre inépuisable qui répand moins le bien autour de lui que le sarcasme et le profit des manipulateurs.
Comment pourrait-il opposer une quelconque résistance ? Tout ce qui surviendra n’est ni bien ni mal, tout va, simplement, tout va, puisqu’il ne peut rien critiquer, rien mettre en doute. Personnage anti-moderne par excellence ? Personnage violemment moderne au contraire, en ce qu’il méconnaît les objets concrets de la lutte et cède aux premières sirènes venues. Que Monsieur Jourdain soit assis devant un écran de télévision et il ne quittera plus son fauteuil si ce n’est pour passer des commandes ou « vider son panier » !
Monsieur Jourdain et les voix de la sagesse
Comme nous l’avons montré dans La vie selon Molière, les personnages de Molière sont si divers qu’ils permettent dans leurs interactions la naissance d’une critique faites envers les opinions dominantes comme envers les opinions mineures.
Dans Le bourgeois gentilhomme c’est une résistance menée de front par Madame Jourdain et la servante Nicole qui constitue l’opposition la plus franche à la bêtise et la pédanterie de Monsieur Jourdain. Par la raison et par le rire, l’une et l’autre s’emploient à prouver son ridicule au bourgeois. Cependant, trop satisfait et trop imbu de lui-même, Monsieur Jourdain ne voit de Dieu que lui et ne peut avoir tort à ses yeux.
Cet attrait futile pour la noblesse, les méthodes disproportionnées avec lesquelles il veut l’atteindre et son argent qu’il dilapide sont le cœur des critiques formulées par Madame Jourdain et Nicole. Mais elles ont beau rire, crier ou argumenter, elles se heurtent à une muraille. Monsieur Jourdain, égocentrique et se sachant au fond coupable, les somment de se taire : il n’a pas d’arguments à leur opposer. Il n’a pas d’arguments puisqu’il n’a pas d’esprit critique. Hors de ses idées, savamment entretenues comme un faux bonheur par ses « publicitaires », Monsieur Jourdain n’est rien et ne tolère rien.
À l’image d’Harpagon qui reste avare jusqu’à la fin de la pièce et au-delà, Monsieur Jourdain reste gonflé de sa propre personne et le restera. De telle sorte que l’opposition de sa femme et de sa servante ont des effets comiques, plus qu’un impact sur son esprit obtus.
Monsieur Jourdain et ses dangers
Dévoré par un trop grand rêve, Monsieur Jourdain ne cesse de tomber indéfiniment du soleil à la mer, mais en gardant le même sourire béat, trop heureux d’écouter dans ces chutes répétées tous les mensonges sur les « gens de qualité ».
Riche de son seul argent, il continuera d’être dupé allégrement par toutes les personnes qui verront Monsieur Jourdain pour ce qu’il est, à savoir une « vache-à-lait ».
Portrait à charge que celui du bourgeois gentilhomme, tant présent dans cette pièce que même l’union amoureuse entravée puis finalement rendue possible (scènes connues chez Molière), cet imbroglio est comme secondaire ici devant l’expression point par point de la dangereuse bêtise d’un Monsieur Jourdain.
Dangereuse, oui. Car nous pouvons reconnaître le pire des despotes dans cet orgueilleux qui ne cesse de donner de l’argent pour faire taire les critiques et les oppositions autour de lui. Que ceux qui seront d’accord avec lui ne cessent de le complimenter, et de plus en plus encore, sous peine d’être injuriés, d’être muselés, d’être chassés.
Les forces de l’argent, encore, et celles du pouvoir lorsqu’il est injuste et nocif. Monsieur Jourdain, en plus d’aimer à l’excès les éloges de sa propre personne, ne supporte pas les critiques qui pourraient lui être faites. Pour favoriser les uns et éloigner les autres, il ne cesse de prodiguer son argent comme autant de pots-de-vin. Non content de ne pas nourrir la moindre idée (hors son obsession pour la noblesse) il fait taire celles des autres en les corrompant.
Il est plus d’un danger sous la figure satisfaite de Monsieur Jourdain. Qu’on n’y prenne pas garde, et nous nous retrouverons soudain aussi bêtes que lui, ravis par notre petit capital qui nous offre tant de choses, à l’étroit dans un petit monde au sein duquel nous n’accepterons aucune objection, tout entier tenus par la flatterie de tous nos désirs.
En attendant, que nous ayons de l’argent ou que nous n’en ayons point, restons prudents et tâchons de retenir la leçon, encore une autre leçon exprimée par Molière.
Monsieur Jourdain est là avec son gros sourire, nous montrant un idéal duquel nous ferions mieux de nous éloigner… tout en aiguisant et en célébrant notre esprit critique.
Arrière, Monsieur Jourdain ! Arrière ! Roi médiocre ; consommateur ordinaire.


Laisser un commentaire