Bonsoir, complotiste,
Je t’écris sans avoir la certitude que tu veuilles me lire un jour. Je sais que nous ne nous connaissons pas, et ce que tu ne connais pas, ce que tu ne peux pas saisir dans son entièreté, très souvent, te fait peur.
C’est pour moi une façon abrupte d’aborder mon sujet, mais puisque j’ai débuté ainsi, je poursuivrai un instant sur ce point. J’ai évoqué tes peurs mais j’aurai tout aussi bien pu décrire ton manque de confiance en l’autre.
La confiance n’est pas une denrée si rare mais tu l’estimes entièrement tarie, ou presque. Rares, très rares sont celles et ceux qui peuvent se vanter d’avoir ta confiance, complotiste. La méfiance est ton état naturel et plus on l’entretient, plus tu es au fond de toi satisfait.
Tu es aussi intelligent. En tout cas, tu aimerais qu’on le dise, qu’on le sache. Tu veux que les autres te distinguent. Si cette volonté d’être et de paraître original n’était à ce point ancré en toi, tu ne te serai pas découvert une passion pour les théories alternatives, les opinions dissidentes, les idées que peu partagent.
Tu aimes que ta perspicacité soit reconnue, qu’elle te permette d’accéder à une forme de gloire dont tu te satisfais aisément. Ton petit royaume virtuel est suffisant, juste quelques théories comme des poutres bancales et l’appui de quelques inconnus aussi dociles que le seraient des fidèles.
Car la solitude de l’orgueilleux est parfois difficile à supporter. C’est normal. Aussi as-tu cherché bien vite d’autres personnes, quelques-unes seulement, qui pensent comme toi, qui répètent les mêmes mots que toi, d’autres personnes qui se contentent d’études falsifiées et d’explications bidons.
Tant que l’autre accrédite ta version du monde, tu en es ravi, tu fais de lui un allié ; il va de soi que, comme tu détestes être critiqué, mis en doute ou voir se troubler ta vision réductrice et si rassurante du monde, toute personne qui n’appartient pas à ce clan restreint ne peut être qu’un ennemi.
Dans ce message, je m’emploie à te dire de façon un peu vigoureuse tes quatre vérités, tu l’auras remarqué. C’est que je ne supporte pas de voir des raisons humaines se restreindre et que j’éprouve toujours quelque pitié pour les victimes des sectes, quelles qu’elles soient.
Tout va bien, complotiste ? Tu m’écoutes encore même si je ne hoche pas la tête à chacune de tes théories fantasques et irréalistes ? Alors je continue.
Le monde dans lequel nous vivons est un chaos. Ici, avec toi, je veux bien l’admettre. Angoissant monde, terrifiant, injuste. Surtout : incompréhensible. En métamorphoses perpétuelles, à tel point qu’on en est essoufflé, perdu. Quand on cherche à s’informer, à le comprendre, on se heurte à des kyrielles de sources souvent contradictoires et qui, parce qu’elles sont humaines, sont parfois imparfaites.
Tu as du mal à accepter que tout ne soit pas blanc ou noir (uniquement blanc ou noir, nul gris), tu as du mal à accepter que les êtres ne soient pas parfaits, tout lisses, d’une même pièce. Et rien ne te fait plus peur qu’un problème, une histoire, un fait que tu ne peux pas comprendre entièrement.
C’est pour cette double raison, la peur du monde qui t’entoure et la peur de ne pas éclaircir totalement un point obscur de ce monde, que tu es charmé par les discours nébuleux des autres complotistes.
De cette façon, ton orgueil se trouve satisfait, ton angoisse apaisée. Quelqu’un avait une solution toute faite, une explication au terme d’un raisonnement simplifié à l’extrême pour que tu sois certain de l’avoir bien saisi : ainsi ton opinion est faite, fournie gratuitement et utilisable à volonté, comme un gadget.
Pour te flatter d’autant plus, le théoricien a veillé à ce que tes pensées les plus veules soient rassasiées. Il ne pouvait te laisser sans peurs, puisque désintéressé et tu cesseras de regarder ses vidéos ou de lire ses articles. C’est pour cette raison qu’il accrédite sa théorie de quelques pincées d’angoisse. Ceux qui ont fait ça ne peuvent être qu’une minorité… si ça s’est passé ainsi, ça ne peut être que du fait du gouvernement… si cela se produit, ceci ne peut avoir qu’une influence néfaste sur ta santé ou celle des autres humains. Etc.
Toi qui prétend ne pas être comme les autres, ne pas « te faire avoir » comme le commun des mortels, je trouve que tu manques malgré tout de sens critique.
En vérité, je vais te le dire, complotiste : tu n’es pas heureux. Et c’est cette douleur silencieuse, cette angoisse palpitante que tu portes en toi depuis des années qui t’a conduit à croire aux discours haineux des autres complotistes.
Car si tu te sentais heureux, si tu éprouvais plus de plaisir que de rancune, plus d’espérance que de détresse, tu ne te gargariserais pas de manipulations, tu ne chercherais pas un dérivatif imparfait au bonheur dans des raisonnements infondés. Au lieu de palpiter d’une joie sombre à la vue de chimères, tu savourerais un bonheur réel.
Si tu étais heureux, complotiste, tu chercherais la joie et le plaisir sans être le prosélyte de la moindre cause, sans chercher une faille en tout, sans sentir battre ton cœur à l’écoute des paroles fielleuses.
Alors, malheureux, te sentant injustement bafoué, tristement inaudible, tu cherches à convaincre, tu veux que tes combats soient entendus – tu cherches la reconnaissance et la consolation qui te font tant défauts.
Quant à ta volonté de convaincre, tu l’assène avec une insistance et une obstination qui me lassent un peu, je dois bien te l’avouer. Toi qui aime tant les personnes en marge, celles qui ne pensent pas comme les autres, je souhaiterais que tu ressembles un peu plus à celui qui, réellement philosophe, disait au seigneur de guerre « Ôte-toi de mon soleil ! »
Tu veux qu’on te dise « Oui, tu as raison ». Sans doute parce qu’on t’a dit, répété et crié pendant trop longtemps « Non, tu as tort. » Voilà la vengeance imparfaite que tu souhaites obtenir – la reconnaissance, la consolation. Et qu’une personne, n’importe laquelle, t’assure que tu n’es pas fou, te rassure par une parole et un sourire sincère, et tu te sentira mieux. Au moins, il t’en faut peu.
Mais… est-ce que tu croiras ce sourire ? Car s’il est un autre trait qui m’inquiète en toi, c’est bien ton désamour pour les êtres humains. Te voulant dédaigneux envers tes semblables, ta crainte pour tous les rapports humains ne cesse de croître. Tu défends l’humanité en paroles, mais tu la fuis dans la réalité.
Je trouve cette tactique bien étrange.
Quant aux puissants… oh, qu’ils sont des cibles faciles pour toi ! J’avoue que sur ce point précis, tu trouves beaucoup d’alliés dans notre société, mon cher complotiste. Tu ne saurai à quel point tous ou presque se plaisent à vilipender les actions de ces hommes et femmes en costume-cravate. Ces êtres dits médiatiques ou puissants sont devenus des idoles sur lesquels on ne cesse de cracher – mais ils restent des idoles. Si nous nous moquions réellement d’eux, est-ce que nous en parlerions autant ?
Tu les accusent de tous les maux, complotiste. Tu fais bien, car je suis certain que ces anathèmes les touchent particulièrement et que le soir, ils peinent à s’endormir en ressassant toutes les critiques éclairées que tu as pu leur faire de jour en jour. J’ironise, complotiste, mais je me suis laissé dire que ta susceptibilité était fort grande, quoique tu te défendes à merveille en insultant par écrit derrière un ordinateur. N’y vois donc qu’une taquinerie en passant.
Je te le suggérerai tout franc : pourquoi ne critiques-tu pas la richesse de Bruce Wayne ? Je m’explique. Est-ce que tu trouves qu’à de rares exceptions près les politiciens et les hommes d’affaire de notre temps influent sur ta vie de façon concrète ? Est-ce qu’ils ont plus d’influence, provoquent plus de bouleversements dans tes habitudes de vie que le fit Batman ? Et quand bien même cette influence a lieu, est-ce que celle-ci n’est pas ridicule, minuscule à l’échelle de ta vie toute entière ?
C’est qu’il est facile de haïr quelqu’un, d’autant plus lorsque ce quelqu’un est inatteignable. Tu ne gagne pas assez d’argent à ton goût, mais ce n’est que la faute des banquiers. La société te paraît injuste, mais ce n’est que la faute des politiciens actuels. Comme toujours, complotiste, c’est le plus petit dénominateur commun, c’est le raisonnement le plus simpliste qui te séduit et que tu choisis.
« Ils contrôlent le monde ! Ils gèrent tout avec leur argent ! »
Et donc ? Est-ce que je suis censé m’émouvoir de ce fait ? Est-ce que mon indignation changera quoi que ce soit à ce que tu prétends ? Est-ce que ton indignation, si flamboyante, si outrée soit-elle, changera quoi que ce soit ?
Encore une fois, pour quelqu’un qui les méprisent, tu accordes beaucoup de place dans ta vie et tes discours à ces êtres que tu n’as jamais vu qu’à travers un écran et qui pourraient tout aussi bien être considérées comme des chimères – personnages de film ou de roman.
À la foire, on tape sur des marionnettes pour faire rire les enfants. Toi, tu tapes sur des symboles et tu te considères comme un héros, un résistant. Tu maîtrises l’hyperbole, je ne peux pas te l’enlever… mais je te souhaiterais un peu plus modeste. La misère, la véritable misère que tu méprises ou que tu ne connais certainement pas, s’exprime dans le silence et dans la solitude parce qu’elle n’a plus personne vers qui se tourner. C’est pour cela qu’elle a besoin d’empathie et d’une voix qui témoigne pour elle, avec fidélité et vigueur. Toi, complotiste, avec ta connexion internet et ta rancœur (entre autres privilèges), tu n’es ni miséreux ni misérable à dire vrai, et tu ne défends pas les véritables malheureux. Tes mots ajoutent seulement au vacarme un vacarme supplémentaire.
Tu parles d’intégrité physique, de choix personnel, de convictions, mais toutes ces opinions sont fondées sur des angoisses personnelles, sur des articles qui n’ont rien de scientifique, de sérieux, d’éclairé. Tu as saisi les opinions qui te disaient « Oui tu as raison » et tu n’as plus souhaité les lâcher, même lorsqu’elles étaient absurdes, mauvaises, âpres, xénophobes… tout plutôt que d’admettre que tu as pu faire une erreur, que ta révolte n’était pas aussi sincère, pas aussi juste que tu le croyais de prime abord.
Je suis dur avec toi, complotiste, mais c’est parce que tu es trop dur avec les autres. Et te retranchant du monde, brossant tes habits avec la satisfaction des nantis, persuadé qu’on te veut du mal, tu m’est trop désagréable pour que je ne montre pas (un peu) les dents à mon tour.
Je ne veux que le dialogue, l’empathie, l’écoute, le partage et je te le dirai franchement : tu n’as rien de tout cela.
Tu es si bien dans ton complot que le complot est devenu ta vie. Tu es si bien parmi tous ceux qui disent les mêmes choses que toi que tu n’imagines pas un autre mode de pensée. Et ce que je fais en ce moment, la tentative d’une concorde par l’ironie et par les mots, tu en es incapable. Tu te vexe si facilement ! Tu es sensible, et cela doit être porté à ton crédit – mais ta sensibilité est désaccordée puisqu’elle te retranche immanquablement du reste des humains.
Si je le pouvais, complotiste, si seulement je pouvais t’aider comme on soigne quelqu’un, je le ferai. Car je hais trop les extrêmes pour apprécier ton extrémisme qui, radical sans en avoir l’air, fait s’évanouir tout ce qui est différent de lui, tout ce qui est autre.
Mais tu ne crois pas aux aides, au soin, à la science, aux arguments, au journalisme, à l’Histoire, à la politique – tu ne crois que ce qui te flatte.
Hélas, complotiste, je n’ai plus assez de patience pour te demander de nourrir ton esprit critique, pour te dire qu’il existe de la joie et du bonheur.
Cependant, je vais faire un ultime pas dans ta direction, et je vais abonder un instant dans ton sens.
Quand bien même tout serait vrai, toutes les histoires et les théories réelles, qu’est-ce qui t’empêchera de sentir sur ton visage la chaleur du soleil, de partager de l’amour avec des femmes ou des hommes, de boire du vin blanc frais, de contempler la nuit étoilée, d’écrire ou encore de plonger nu dans les vagues de la Méditerranée ? Qu’est-ce qui en somme te retient, t’empêche de vivre – ces émotions, ces sensations, ce bonheur ?
J’érige la sensation au-dessus de l’humanité puisque je ne sais qu’une chose : je vis dans mon corps et j’y mourrai. Aussi, du commencement à la fin, ce qui m’importe par-dessus tout est mon bonheur. Puisque ce bonheur, si je l’éprouve en moi, je ferai tout pour que les autres l’éprouve en eux ; si je suis malheureux d’angoisse à l’inverse, je souhaiterai que tout le monde autour de moi soit angoissé et malheureux. Que cela aussi te soit dit en passant, complotiste.
Et ne crois pas que je te méprise ou t’infantilise. J’ai moi aussi ma notion de la famille et du foyer, de la liberté et de la joie. Moi non plus, je ne refuse pas une indignation qui secoue mon éthique. Et si je ne crois en rien de ce que tu dis, j’éprouve pourtant une angoisse, une colère et une tristesse similaires aux tiennes lorsque je regarde le monde actuel.
Mais je te le réécris : je veux vivre. C’est désormais mon seul but. Et cette vie, devenant plus saine, s’éloignera de facto de tous ces démons et tous ces coupables que tu pointes indistinctement du doigt.
Tu vois, complotiste ? Je suis un être humain et j’ai peur, comme toi. Mais contrairement à toi je ne me targue pas de posséder un pseudo-savoir que d’autres n’ont pas et n’auront jamais ; je ne m’épuise pas à vomir ma haine sur des images muettes et sourdes ; je ne fais pas la grimace lorsqu’une personne ne pense pas la même chose que moi.
Regarde le temps que j’ai passé avec toi ! Regarde tous mes efforts pour me rapprocher de toi à défaut de faire de toi l’un de mes camarades !
Si tu m’as lu jusqu’ici, complotiste, je te félicite. Toute cette diatribe sur un ton à la fois caustique et rigoureux, tous ces mots allant contre tes opinions, toutes ces paroles pour provoquer en toi un sursaut, une réaction qui ne serait pas (comme à ton habitude) une réaction de rejet ! Bravo à toi d’avoir « supporté » tout cela.
Si d’aventure tu venais à m’agonir d’injures ou cherchais à me décrédibiliser, sache que je ne te répondrai pas. Mais si d’aventure tu souhaitais poursuivre avec moi ce dialogue que j’ai souhaité initier, si ce message a pu te donner envie de débattre et d’échanger avec moi, alors je t’attends, avec joie.
Avec toute ma sympathie,
Aurélien.


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