Lettre à ma fille (3)

Mélodie,

Tu n’es pas ici, et je ne sais si tu viendras. Je t’écris cette lettre au plus profond de la nuit. À cette heure, même les oiseaux et le vent se sont tus. Dehors, les ombres dominent.

D’abord gageure, drôle de passe-temps, ces missives sont devenues entre toi et moi passerelle spirituelle, liens étroits.

Cette nuit, pensant à toi, je m’efforce d’imaginer les combats futurs auxquels tu prendras part. Mais je ne peux me représenter ce que tu n’as pas encore vécu. Je ne veux pas piller ton avenir. De plus, Mélodie, je ne sais si tu t’intéressera aux combats et à la révolte.

Comme le silence de cette nuit m’invite à la confidence, je te dirai, Mélodie, que j’ai trop tardivement défendu ma place dans le monde. Parce que j’aidais des êtres plus faibles que moi, parce que j’en avais fait mon métier, je ne me sentais plus redevable de quoi que ce soit. Je me savais utile, mon orgueil se satisfaisait de ces petits dons faciles et je me contentais donc de cet engagement partiel. (Je t’écris tout cela pour que tu retires plus de leçons de mes erreurs que de mes paroles sentencieuses)

Mais à bien y réfléchir, je ne sais pas si je dois avoir honte de ce trop long sommeil. L’indignation est une force, la contemplation en est une autre. Et j’ai passé trop de temps à regarder les vagues, les étoiles ou les vignes lascives sous le soleil d’août pour te blâmer et traiter de paresse ce qui est en réalité amour de la vie et bonheur sans limites, amour comme bonheur nous étant offerts, et nous n’y pensons jamais.

L’engagement comme le détachement ont leurs vertus et leurs écueils. Tu cueilleras les fleurs qui te paraîtront les plus belles, Mélodie. J’ai passé trop de temps à lutter contre les opinions qu’on avait instillées en moi pour te vouloir autrement qu’inspirée, l’esprit indépendant, curieuse de tout et effrayée de rien. Tu trouveras dans les résolutions de l’amour, les après-midi d’été et les lectures muettes les instants les plus purs de ta vie. Mais je suis aussi convaincu que tu trouveras dans les échanges passionnés et les luttes avec qui te ressemblera une gratification tout aussi grande.

Les contradictions et nuances opposées à ta parole t’apporteront un autre regard sur le monde, et même si ce regard ne te plaît pas, il est bon de t’en nourrir. À trop se replier sur soi ou sur son combat, on ne contemple pas plus qu’on ne se bat. On perd le sens de la joie et le sens des mots, jusqu’à nommer résistance ce qui n’est qu’un tremblement de la main, tout en voyant des monstres partout.

Trouve un refuge dans l’amour et dans la joie, ne trouve pas de refuge dans la rage. Plutôt que « je te hais », plutôt que l’insulte, dis « je ne suis pas d’accord ». Ne te détourne pas et cherche à comprendre. Et si tu ne peux comprendre ou si tu en éprouve de la souffrance, alors hausse les épaules et cueille ailleurs du bonheur et de l’amour. Parce que tout ce que tu es et tout ce vers quoi tu te dirige doit être guidé par ces deux sentiments, et par aucun autre.

Défie-toi de la méfiance et de l’appréhension, Mélodie. La beauté de la mer comme les débats en terrasse des cafés te garderont de ces dérives qui font haïr l’humain, alors que l’humain doit être questionné, pardonné et désiré.

Par ailleurs, n’oublie pas qu’il n’existe pas de paroxysme dans l’émotion. Tout ce que tu vas vivre pourra et sera certainement dépassé un jour par une nouvelle expérience. À tel point que de ta jeunesse à ta vieillesse, Mélodie, tu connaîtras autant d’élévations que d’éternités. Quand tu penseras avoir gagné un ciel, un autre ouvrira sa clarté à tes yeux…

De tous mes mots, il n’émerge ce soir aucun impératif, mais seulement des indices. Comprends bien, Mélodie, que tu auras toujours le choix de crier ou de sourire.

Contempler ou s’engager, pourtant, ce n’est pas la leçon que je souhaiterais t’apprendre.

Contempler et s’engager, c’est un équilibre qui me paraît plus tendre.

Je t’embrasse, Mélodie.

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