Véniels

Pipe

Sganarelle, tu as raison : en effet, il n’est rien d’égal au tabac. Cependant, pour préciser ta pensée exprimée avec tant de verve, je pourrais écrire qu’il n’est rien d’égal au tabac – fumé dans une pipe.

Aux bouffardes inutilement ouvragées, longues et pendantes, byzantines conceptions aux cheminées bizarroïdes, étiques cous d’oiseaux en bruyère pour la plupart se concluant en bouches grossières, à ces fumardes pour mauvais druides ou mornes grands-pères j’ai préféré toujours une pipe italienne, petit brûle-gueule au cou droit. Cette pipe amie devint en peu de temps ma favorite. Elle fit ma conquête sans que j’oppose la moindre résistance. Avec aisance sa tête reposait dans le creux de ma paume et se courbait contre mes doigts comme sur une épaule. Ce fut en sa compagnie que je vécus des heures de quiétude, simples et douces.

Il est vrai, ce brûle-gueule était charmant pour le naturel avec lequel il me permit de fumer. Mon apprentissage du tassage tabagique dura plusieurs mois avant que je n’y sois à l’aise – c’est là l’usage. À quelques pas de la mer Méditerranée dont on distinguait les vagues à travers les pins, tandis que les lueurs d’un astre se couchant cédaient leur place à d’autres par milliards et plus lointaines encore, là-bas, pour la première fois je pus fumer ma pipe avec joie et décontraction, sans efforts ni encombres. Et dans mon esprit jamais ne se séparèrent ce brûle-gueule italien et ma réussite.

Après tant de laborieux essais, de toux, de tabac bien vite refroidi et de découragements successifs, en une nuit de septembre où la brise légère sentait la mer, je vécus avec ce brûle-gueule une première entente. J’en gardai une affection particulière pour cette petite cavité de bois au bec d’ébonite m’ayant gratifié d’un sourire chaud d’ami ; ma complicité avec cette pipe depuis lors ne cessa jamais.

Fumer la pipe c’est la ressentir bien sûr entre ses lèvres mais c’est aussi l’écouter.

Comme la flamme lèche les brins de tabac, ils grésillent en s’embrasant. Comme un être qui s’abandonne et s’abandonnant se pâme, on peut entendre leur mort en extase. Échappée de sa cuve avec reconnaissance, la fumée forme des volutes sensuelles comme des bras nus qui dansent, comme les notes du concerto pour violoncelle de Delius.

C’est un instant de calme, indéniable. Une sorte de méditation, suivant la cadence que l’on désire, le tempo personnel qui nous sied. On porte le tuyau de notre pipe à nos lèvres à peine entrouvertes. Le temps un temps n’est plus vraiment. Les secondes n’existent plus véritablement, puisque tout se trouve réduit à ces courtes aspirations, ces vapeurs d’un gris argenté qui s’élèvent en bouffées, en vagues nuages.

C’est un instant de beauté aussi. Un fumeur de pipe est pictural : la fumée dessine des séries d’arabesques qui s’évanouissent au terme de leurs créations juxtaposées, se créant jusqu’à l’extinction, se créant jusqu’à la mort.

C’est un instant, enfin, qui peut surprendre. Pour une bouffarde, les révélations métaphysiques et les brillantes inventions de l’esprit ne sont nullement garanties. Mais il m’est parfois arrivé, rejoignant épuisé ce fidèle brûle-gueule, d’être grisé par notre conversation muette. Des palpitations de lumière dans le crâne, une ivresse subtile, un léger écart par rapport aux sensations communes… un instant de joie facile à l’intensité pourtant inattendue.

Ôtés à la vie emprisonnée par les heures, palpitante et extatique par hasard seulement, quasiment par erreur, ces instants ont une valeur certaine.

Café

Dynamite liquide, brûlante tendresse, obtenue immanquablement pour peu qu’ait été préparé avec soin le café du matin.

Dans une cafetière italienne au réceptacle de couleur grise bien rempli, le rituel anodin débute. Elle chauffera un instant, guère longtemps, et les bavardes vapeurs soufflées signifieront le terme du rituel.

Tête inclinée devant les illustres seigneurs d’autrefois, du bec s’échappe alors le café, onde d’argent et d’une couleur noire luisante, comme aucune peinture, aucune nuit. À ma connaissance, les peintres n’ont pas encore nommé cette couleur, ce noir-café qui ne se trouve pas, je le crois, ailleurs.

Dynamite liquide, brûlante tendresse.

Alcools

Nos ivresses ne sauraient être uniques. Cependant, je ne les connus véritablement qu’aux instants où la joie pleut comme autant de rires ou de chances. Je n’ai aimé l’alcool qu’aux soirées froides où tous nous souhaitions célébrer notre histoire.

Nos ivresses débutèrent et se poursuivirent dans les effusions, retrouvailles hebdomadaires, tous liés par la même joie. Auparavant, je n’en avais jamais vécu, ne vouait qu’un intérêt très modéré à ces légèretés soudaines au détour d’une gorgée nouvelle.

Ensemble, quelques années durant, quelques années ensemble et puis après, plus jamais, ensemble je m’en souviens nos ivresses furent magnifiques.

Notre splendeur était celle d’une confrérie, bâtie par nous, morte avec notre diplôme et notre séparation au terme d’une ultime nuit de juillet. Nos alcools furent semblables à notre amitié – un seul et même fruit.

Même alors, j’admirais des ivresses plus que je ne souhaitais en vivre. Lorsque tout se troublait autour, lorsque je ne savais s’il s’agissait d’un rêve ou d’un brouillard, je préférais cesser, redoutant le basculement, l’abandon de tout et surtout de la grâce qui ne libère qu’une mauvaise bouffonnerie. Plusieurs de mes amis alors ne me comprenaient guère. Qu’est-ce qui me retenait sur la digue, obstiné ? Pourquoi ne pas tout faire cesser et lâcher prise enfin ? Je tâchais de leur expliquer, n’y parvint jamais. Je souhaitais me souvenir, de tout, chaque émotion, chaque sensation, chaque instant si fragile qu’il aurait été brouillé, dénaturé ou brûlé par la migraine évidente une fois cette belle nuit passée.

J’ai bien écrit que j’admirais ces ivresses ; je ne pourrais jamais écrire que je m’en esclaffais. Nos rires heureux l’étaient puisque nous partagions ensemble la même drôlerie ; les bouffons malgré eux, que d’autres plus sobres que moi aimaient à pointer du menton, ceux-là me peinaient, je l’admets. Jamais je ne pus regarder sans une certaine amertume ces parades clownesques qui souhaitant nier le désespoir le faisait réapparaître.

Les sombres ivresses, je me félicite de ne pas les avoir connu. Cela étant, je n’ai pas de part dans cette victoire et je dois mon seul succès au soleil personnel que j’abritais et que, très tôt sans doute, on m’avait appris à reconnaître et désirer. D’autres ne ressentaient que la froideur des lunes et c’était sur leur épaule que le plus souvent ma main se posait.

Mes mots garderont-ils un semblant de cohérence si je désignais mes libertés éthyliques comme des ivresses claires ? Je le crois, puisque je n’éprouvais jamais que des lumières singulières, des passades de gaieté ne laissant ni remords ni tristesse. Jamais je n’ai souhaité combler ma douleur et la nier par nos verres entrechoquées – seulement ajouter plus de gaieté encore à ma gaieté.

C’est une différence cruciale, je le sais, et elle est bien plus visible qu’on ne le croit. Une telle différence se constate entre l’esseulé qui veut parader pour donner le change et ces visages d’acteurs plus grandioses encore tandis que s’aiguise leur lyrisme.

Mais… tristes, vaincus, victorieux ou exaltés, nous, les vagues, avons quitté la mer.

La confrérie mourut donc et avec elle nos alcools qui reposaient entre nos mains et avec eux tant d’autres choses. Dans nos verres ces substances aux dix couleurs disparurent comme la fumée des cigarettes, les études, les parties de cartes, et les rires et les jalousies et les inquiétudes – tout ce qui aujourd’hui, hors le souvenir, n’existe plus.

Chacun se trouvait seul, et une part de notre jeunesse, comme un blason ôté, demeurerait à jamais manquante sur nos habits. Avec la disparition de la confrérie mes ivresses changèrent de nature.

Notre gloire avait été vécu, et nos ivresses, nos ivresses bien particulières aussi.

Non, je n’ai jamais pu depuis apprécier ces merveilleuses évasions en groupe, ces délectations excentriques. Il me manquait toujours ces autres, ces seuls, ces jeunes visages, ces paradis en somme ; il me manquait toujours les membres et l’union de notre confrérie.

Pourtant, nos ivresses ne sauraient être uniques.

Depuis le diplôme, les mensongers « On se reverra bientôt » pour ne pas avoir trop mal et ces adieux déchirants dans les regards, depuis ce troisième et dernier été je le sais mes ivresses sont différentes – affaires de subtiles tromperies.

De petits instants réconfortants : l’ambre du whisky, le pourpre du chianti, le vert doré du vin blanc, la blancheur argentée du martini et le silence chaque fois pour m’accompagner. Je souris, cependant, je souris, retenant sans efforts et avec gratitude en somme ma main avant qu’elle ne me resserve un nouveau verre.

Dans le silence, regard jeté dans le vide, je ne souris pas à l’abîme. Je souris à ces amis d’hier.

Je souris à notre confrérie.

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