Ce matin, esthéticienne, ongles négligés, je vais à l’institut où j’ai mes habitudes, les filles sont devenues des amies, on s’y sent comme dans une soirée filles :
“ Tu veux un café ? – Ce n’est pas Eloïse –
– Oh oui volontiers.
– Court ou long ? Avec ou sans sucre ?
– Euh… trop de questions, je ne sais pas, euh court ! Sans café ! Euh sucre sans sucre !”
Rire.
Voilà, tout le décor de ma personnalité planté là, venant dans un lieu tout doux, tout rose, tout ça pour y faire mes pitreries habituelles.
Au moins, j’ai fait rire Eloïse et sa cliente, si je devais donner un but à mes apparitions où que ce fut, ce serait celui-ci, provoquer le rire, un rire sincère, parfois bêta, par un tour d’auto-dérision décalé.
Sa cliente pose des questions sur les différentes prestations proposées :
“Vous faites des massages ?
– Oui, on a 30 minutes et 1 heure, celui de 30 minutes vous choisissez le dos ou l’avant et celui d’une heure, c’est tout le corps.
– Tout le corps ? Même… les mains ou les bras ?
– Oui oui, sauf s’il y a un endroit qui vous gêne, comme la tête ou le ventre par exemple. »
Mon intervention insollicitée :
“Ou les pieds si vous êtes chatouilleuse…
– Oui, n’est-ce-pas Mathilda ?”
Rires.
J’observe la cliente d’Eloïse, elle est belle, d’une beauté peu commune, un peu rebelle et douce à la fois, ces ongles en construction vont être des griffes, sexy, féminine, au bords rouges, elle a les cheveux coupés courts en un carré onduleux à la fois sauvages et domptés, ni roux, ni châtains, ni blonds, mais plutôt tout ça à la fois, des yeux bleus, des bagues à tous les doigts, un nez parfait légèrement convexe, j’aperçois derrière elle un perfecto en cuir aux allures larges. Elle est féminine et, à la fois, me semble d’une simplicité fort appréciable. Je me surprends à me demander l’effet que je fais de l’extérieur, le genre de question qu’on ne se pose pas tous les jours, avec ma petite chemise sous mon pull oversize mum-made, mes cheveux relevés négligemment, mes petites lunettes et mon jean. Contrairement à la cliente, mes ongles sont plutôt courts, rien à voir avec des griffes, et aujourd’hui d’une couleur assez nude.
Pendant que je l’observe discrètement, elle regarde toujours la carte des prestations :
“Massage à la bougie ? Qu’est-ce que c’est ?
– Un massage avec une bougie spéciale de notre partenaire Académie. C’est une bougie spéciale relaxante…
– J’ai cru que vous nous mettiez de la cire…”
Ne pouvant m’en empêcher :
“Oui, elle nous couvre de cire et nous transforme en statue.
– Oui et je vous garde avec moi après ! ”
Nous rions de bon cœur puis c’est le moment de laisser sécher mes ongles. J’ai la musique “Poupée de cire, poupée de son” en tête, je croyais jusqu’il y a quelques années qu’elle disait “Poupée de sang”, nettement plus glauque. À mon habitude, j’erre dans l’institut que je connais pourtant par cœur et remarque de nouveaux produits :
“Une lotion à la carotte du massif central ? C’est précis, c’est pas la carotte d’ailleurs !
– Oui, ils appuient sur la carotte de France, ils mettent ça pour dire que c’est des carottes spéciales !
– Ah d’accord, oh des citrons de Provence, bien de chez moi !”
Mes ongles secs, je paie et vais pour partir quand je vois une petite trace blanche au sol, dégoulinant sous la porte de la cuisine. Mine de rien, je m’approche comme pour regarder la fenêtre, et à travers l’embrasure entrouverte, j’aperçois de la cire, en quantité, comme une énorme bougie – étrangement sa forme rappelle celle d’un pied…


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