Il y a des jours où j’aime être interrompue, c’est même pour ça que je vais à certains endroits. J’ai passé la journée dans un café dont j’ai fait mon second bureau, le Deli’s Cofee, un croque-monsieur tandoori, un café, un chocolat chaud et je peux démarrer mon écriture.
Tap, tap, tap. « Ce matin, rendez-vous… »
Oh Arnaud, le vendeur de jouets est là, son sobriquet a un goût d’anachronisme, c’est ce qui me plaît. Il s’assied pour manger avec moi, il est habitué des lieux, lui aussi, il fait partie de ceux qui prennent un plat du jour ayant à peine vérifier ce qu’il y a. Il me parle de jeux de rôles, je le questionne sur l’imagination nécessaire pour faire un jeu de société ou de rôle ou même de plateau, m’étonne de ce qu’il me dit « Les jeux vidéos sont considérés comme un art en France, mais pas les jeux de société ». Ah ? Oui ! « Mais il y a des auteurs de jeux de société, celui qui a inventé le Dixit par exemple l’a fait par vocation, il est psychiatre et il a fait des cartes pour que les parents se mettent à la place des enfants et réfléchissent à leur façon de penser. » Intéressant ! « Oui, je le connais parce qu’il fait parti de la guilde des auteurs de jeux de société de Telle Ville, et mon oncle y est aussi ! La dernière fois il m’a appelée pour me dire X a créé un nouveau jeu ! » Super ! « Sinon tu connais quelqu’un qui a besoin d’une machine à laver ? » Euh non. « Ah j’en donne une ! Je vais donner mon canapé aussi à mes voisins, enfin futurs anciens voisins, ce sont des amis depuis un moment qui vivaient au 5ème étage, et ont réussi à devenir propriétaires, alors comme ma coloc’ n’aime pas recevoir et n’est pas fan que j’invite du monde, on l’utilise donc je le leur donne mais à la condition que je vienne le squatter de temps en temps. » Ah tu viens avec le fauteuil ! « Oui c’est un peu ça, ils sont en train de chercher pour que j’achète un studio dans leur quartier pour qu’on reste voisin ! »
Tap, tap, tap. J’observe la cliente d’Eloïse, elle est belle…
Oh tiens, mais ne serait-ce pas Fred qui passe par là ?
Bonjour Fred ! « Oh mais tu écrivais ? » Oui mais une petite nouvelle, rien d’exceptionnel, tu peux t’asseoir pour un café si tu veux ! « Je ne te dérange pas ? » Non non reste, comment tu vas ? « Bien et toi ? Tu as remarqué, quand les gens te demandent si ça va, ils ne veulent pas vraiment de réponse, si tu leur réponds « non » ce n’est pas ce qu’ils ont envie d’entendre. » Oui et entre ami, c’est le deuxième « ça va ? » qui compte ! C’est vrai. « Je me souviens au travail, une collègue qu’on n’aimait pas avait répondue à une autre « Ce n’est pas un bon jour ! » à un simple « Bonjour » d’une autre, bien plus apprécié. C’était à la fois plombant et drôle. »
Je suis amusée, me dit qu’il faudra que l’écrive un jour, et que j’en fasse quelque chose, de ça et de la lutte contre le bruit, et pendant que je pense à ça, un autre habitué entre dans le café, « Oh on est entre personne de la culture ici ! Eux sont du rectorat, elle est écrivain et lui, prof de lettres ! » Et il me désigne en disant « Elle est écrivain », je ne sais si j’ai rougi, si je me suis senti fière ou au contraire si j’ai eu honte de ne pas avoir suffisamment de lignes à montrer pour mériter ce titre. Je me suis contentée de regarder les deux du rectorat qui avaient mal entendu « Oh j’écris un peu, c’est tout, c’est pour ça qu’il a dit écrivain. » Qu’aurais-je pu dire ? Ce n’est pas comme si j’avais publié un livre, ce n’est pas comme si j’avais déjà réussi à écrire un véritable roman, un 500 pages en format de poche ! J’écris des petites nouvelles qui amusent la galerie mais n’ont que peu d’intérêt pour un éditeur, ce titre, écrivain, je le mériterai quand j’aurai réussi à écrire un livre, un vrai, un grand, ou pas forcément. J’entends d’ici les « Tu écris donc tu es écrivain » ou les « Ce n’est pas la taille qui compte » et autres réponses pour me faire sentir mieux, mais je n’ai pas besoin de me sentir mieux, j’ai besoin d’interruptions drôles, d’interactions insensées, de paroles surréalistes, de scènes incroyables, j’ai besoin de les voir, de les entendre, ou à défaut, de vous entendre me les raconter.
Interrompez-moi, même si vous ne savez pas pourquoi, je le saurai bien assez tôt.


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