Pour la fée des bois…
Ce sont des mots qui pourraient être l’empreinte de nos pas sur le sable, la grâce par nous par chance éprouvée. Ces mots, si tu les trouvais touchants, deviendraient le journal intime crypté d’une histoire commune dont la tendresse est l’exact et perpétuel reflet.

Les couleurs de son portrait sont ces éclaboussures de sa voix, jamais acérée, toujours légèrement jetée dans l’air.
Sa voix – filet d’eau fraîche et claire sillonnant la rocaille – vacille et cavale, crépite, se saccade. Sa voix a de ces reflets tremblants comme le soleil en dispose à la surface d’une eau frissonnante. Éraillée, pas exactement, fracturée, moins encore ; incertaine, esquissée sans cesse.
Elle rit aussi, si souvent, si purement rieuse. Ce rire nous éloigne de l’emphase, de la métamorphose en statues d’argile. Par son rire nous délaissons les traits trop sérieux qui manqueraient de nous affadir et à notre amitié première, sentiment essentiel, nous revenons elle et moi, simplement. En tout, dans l’amour et hors de lui, cette amitié, ce lien en nous vibre, résonne, demeure.
Son rire est semblable à sa fleur – intime, qui tout à la fois s’écoule. Son rire, ce sont des bourgeons fragiles, subtils, qui s’éparpillent dans une plaine, se font peinture ocre et vermeille, son rire ce sont des fleurs pour en parsemer la terre, abolir l’obscurité, embellir l’univers.

Ses yeux clairs bleu et vert, comme ceux d’un chat semblent prêts à se refermer et soudain s’ouvrent plus grands encore. De telle sorte que son regard est si attentif qu’on pourrait le croire moqueur alors qu’il est joueur, toujours amusé.
Yeux clairs bleu et vert, yeux clairs je vous préfère plus encore presque clos par ses rires – j’aime voir sur son visage la joie soudaine refleurir.
De ses rires, quelques-uns encore, qui ne pourront pas tout à fait finir. Souvent elle est si fantaisiste, comme jouant d’un instrument de musique ; elle aimerait colorier les nuages, goûter des arcs-en-ciel ; elle pourrait consoler les saules pleureurs, comprendre la colère des fauves.
Ses rires, sa fantaisie me fascinent, comme me fascine la beauté de certaines fleurs.

Pour plaisanter, je la nommais un jour ainsi – fée des bois, fée des lacs, fée de joies. Pour plaisanter, je peignais aussi ses nuits de griseries et d’ivresses infinies. En vérité, j’admire comme sa joie peut se faire l’écho des autres. Elle est semblable aux accords de guitare qui accompagnent les chansons du soir. J’admire cette force vitale, cette intense acceptation des imprévues, qu’elle possède et que je n’ai pas.
Ne vous y trompez pas : à sa façon, elle est reine, la fée des bois, non pas une reine de cirque, non, pas le cirque – mais une reine carnavalesque. De fête en fête, de nuit en nuit, d’idée en idée la voici, fée des bois qui ne cesse de s’exalter ; pour elle, auprès d’elle, je pourrais en faune me métamorphoser.

Notre désir s’épanouit aux clartés de février. Mes bagues à ses bagues cliquettent, tandis que nous gardons nos doigts serrés ; la foule-océan ne peut plus nous séparer. Ces étreintes, douces et sincères, sont l’infini – comme la douceur de ses baisers, jamais identiques, comme le goût de ses lèvres, toujours découvert.
Ensemble nous serons libres, ensemble nous serons heureux – si tel est notre désir. Nous ne nous connaissons pas d’autre loyauté : ensemble, rire et vivre, sans penser à l’avenir.

Elle est née au commencement du mois amoureux ; au début du mois d’avril. Quels souvenirs garde-t-elle de sa rencontre avec le monde ? Des paysages en fleur, d’immenses nuages multicolores, des visages heureux, un parfum de vanille…
Des rencontres, nous en vivons des centaines – avec une même personne. Jamais nos yeux ne contemplent le même visage, jamais la même émotion – tout est nuancé, d’instant en instant.
Dix fois, cent fois, je l’ai rencontré, elle, et dans ses yeux demeurait une émotion subtile que je ne savais pas lire. L’esprit brouillé par des musiques que j’aurais souhaité plus simples, le cœur amertumé, j’espérais rencontrer ailleurs une tendresse qu’avec elle déjà je partageais.
Compliqué d’inquiétudes l’amour se fait impur, dégoûte, ne veut plus rien dire. Adolescent, ce sentiment ne pouvait se dissocier d’un noyau d’amitié, comme une flamme intime. Grandi, j’ai oublié cette osmose et me suis disséminé dans des poussières d’histoires dont elle écoutait mes récits dépités. La complicité, tant désirée, tant mendiée par moi était juste – ici.
Au commencement du mois d’avril.

Les couleurs de son portrait sont ces silences sans suspicion, silences si doux, comme elle. Pourtant, j’aimerais être doté de plus de talent pour mieux décrire cette femme pudique qui se déploie peu à peu comme une vague ou une voile, caressante, sereine.
Sa beauté est singulière pour une raison que je ne saurai expliquer – et pourtant elle est singulière, à n’en pas douter. Ces grands yeux que des lunettes rendent plus grands encore, ces grands yeux sont deux soleils, et ses grands yeux lorsqu’ils se plissent font les plus belles éclipses.
Ses joues ont une délicate rondeur qui chute et s’épanouit tout à la fois sur les lignes de son menton. Quant à ses cheveux, sombres comme la nuit, ils dévalent le long de son dos et s’éclaircissent, jusqu’au caramel.
Et cette silhouette fine, élancée, ce corps maigre comme le mien qui nous change en fleurs enlacées tandis qu’enchevêtrés nous nous parlons – d’une autre manière.
Pour toi, fée des bois…
Post-scriptum (ad libitum) : après tous ces mots, tous ces rires, il est aussi, aussi, ces autres mots que je ne leur ferai pas lire. Puisque certains mots dépassent tant l’impudeur pour décrire tant l’intime qu’à toi seule, toi seule, je peux les écrire.
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