Je vais venger Camille Claudel

3–4 minutes

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En rentrant, je passe au tabac. Sur la vitrine, avant de rentrer, je remarque une feuille noircie de mots. Il s’agit d’un extrait d’un livre d’Amélie Nothomb, comme une notice littéraire sur comment confondre un japonais, texte amusant, pétillant et incongru sur la porte d’un tabac. En rentrant, je ne manque pas de le signifier à la vendeuse « Sympa, ce texte sur la devanture ! », une économie de mots en contradiction avec le prix des cigarettes, je suppose. Mais surtout, je ne m’attendais pas au déferlement qui a suivi l’ouverture de ces vannes. Certaines personnes possèdent une logorrhée fluviale, il suffit de lever le barrage pour que les mots pleuvent. Cette eau peut être de l’ordre de l’oasis, de la mer un jour d’été ou de celle qui mène à la noyade. Celle-ci était un verre d’eau alors que j’avais soif.

J’eus droit à l’anecdote de la rencontre entre Marie-Christine et Amélie Nothomb, que cette première prononce Notombe, comme si Amélie allait ou n’allait pas tomber dans une non-tombe. Une discussion lors d’une séance de dédicaces dans un salon littéraire, M-C lui offre une carte postale d’un tableau qu’elle a peint elle-même. Elle me la dépeint d’ailleurs comme une personne incroyable, à peine réelle, d’une gentillesse et d’une générosité sans limites. Le lendemain de cette rencontre, A. appelle M-C alors qu’elle attendait son train, sans doute avec le téléphone de son éditeur car elle ne possède ni téléphone ni ordinateur et passe ses matinées à répondre aux courriers de ses lecteurs, admirable ! M-C. est touchée au plus profond de son être par A. et son appel, elle rajoute comme une parenthèse à l’oral « comme elle est hypermnésique, je sais que… » … qu’elle se souvient de vous ? Oui, j’ai une mauvaise mémoire mais je pense que je me souviendrai de ce visage long encadré par deux tresses encore plus longues, une frange courte et de lunettes rectangulaires par-dessus ces yeux verts, ces élastiques vert pomme se mariant étonnament avec un haut plutôt rouge… Le reste se floute mais cela reste. « Vous m’avez presque donné envie de lui écrire ! » dis-je à moitié sincèrement et à moitié pour rouvrir les vannes, « Oh oui allez-y ! Surtout si vous écrivez ! Elle aime les oiseaux ! » Je me fis la réflexion que je serais bien incapable de lui faire un tableau d’oiseau et que tout ce que je semblais savoir d’Amélie était qu’elle aime le champagne, et encore ce fut souligné comme un point commun entre elle et moi par ma mère, il y a de cela des années. Etonnant, ce dont le cerveau choisit de se rappeler, parfois. « Les profs à la fac parlent mal d’elle, ce sont des cons et celui d’ici particulièrement, mais il parle mal des femmes artistes, vous savez, moi je me sens profondément liée à Camille Claudel, sa mère et sa sœur l’ont toujours empêchée d’avoir un lieu pour sculpter et moi je suis une artiste, je ne dis pas que je fais des chefs-d’œuvre mais je suis une artiste, c’est ce que je suis viscéralement et mes sœurs sont jalouses parce que je suis bonne dans tout ce que je fais ! Ma sœur à qui je ne parle plus est directrice de la Villa Kujoyama, et je vais la venger, je vais venger Camille Claudel ! » Je me demande si elle va entrer par la fenêtre de la Villa Kujoyama puisqu’elle a des griefs familiaux avec la directrice ou si elle va avoir son propre lieu et qu’en cela c’est une vengeance. Peut-être pourrait-elle transformer le tabac en atelier, et vendre des cartons de cigarettes décorées… Que faut-il pour dire « je suis artiste », finalement ? Sont-ce des paroles que j’ai fantasmées au point de les trouver audacieuses si ce n’est prétentieuses dans la bouche de presque n’importe qui sauf mes amis ? Est-ce comme dire « Je suis un bon boulanger » ?

Elle finira au moins par répondre à certains de mes questionnements : « Mon patron a vendu le tabac donc en septembre j’arrête ici et j’aurai mon propre atelier, l’ancien de mon père ! » Oh d’où la vengeance par procuration de Camille Claudel !

« Vous voulez quoi comme cigarettes ? »

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