Philippe Muray (II. Subversif)

3–5 minutes

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Dans ma précédente Contemporaine, j’unissais Muray à Céline pour la raison qu’un élève aveuglé par son maître ne saurait vivre sans volonté de le surpasser. Il en est de même pour les commentateurs sans panache qui voudront sur tous les plateaux et devant tous les écrans rivaliser d’immondices verbales. Leur méthode n’est pas nouvelle, ils savent plus rentable un scandale bien improvisé qu’un fait avéré allant à l’encontre de leur prisme ou, plus simplement, une émotion empathique, une pensée pour l’humain blessé, maltraité, dévasté ou décédé qu’ils conchient avant la prochaine page de publicité.

Aujourd’hui, la plupart des réactionnaires ne prennent même plus la peine de porter des habits de Tartuffe tant l’ignominie écrite ou verbalisée est revêtue, semble-t-il, d’une certaine classe – c’est là être « républicain », « patriote », voir même « français », si l’on suit le fil de leurs propos et de leur bêtise. La notion de scandale s’en trouve galvaudée, n’existe qu’à travers des coups d’éclats médiatiques qui ne durent qu’une journée ou deux, parfois moins. Ce jeu mortifère est gravissime à bien des égards, et passe pour naturel tant il rencontre peu de réplique.

Dès lors, comment prouver que le scandale a des vertus ? Comment faire entendre que la provocation est une méthode pour bouleverser d’une façon subtile, artistique, imaginative ou comique un ordre oppresseur, une figure d’autorité ? Comment dans un monde aux valeurs inversées être subversif tout en refusant la haine et la xénophobie ? Dans ce monde politique abject où la démocratie est jouée aux dés, tout n’a-t-il pas été projeté vers le bas ?

« Lui qui s’indigne si naturellement dans le sens du vent », formule que Muray emploie au sujet de Jean Vautrin dans Exorcismes spirituels I (Rejet de greffe), pourrait s’appliquer à lui-même, Muray, mais aussi à tous nos commentateurs contemporains, qui ont troqué l’analyse pour la démagogie et l’argumentaire pour le verbiage.

Tout est bon pour souiller l’adversaire et c’est là toute leur idée de l’honneur et du journalisme : la provocation, pour l’insulte, pour la haine, laquelle conduira immanquablement et suivant bien des biais au délit, voire au crime. Parce que des pamphlets antisémites avaient parcouru l’Europe et fait ricaner dans les beaux salons, convainquant et confortant les esprits amers, d’autres antisémites inventèrent et mirent en place une « solution finale ».

On trouvera que j’exagère, et pourtant le racisme a ses téléspectateurs et l’extrême-droite ses électeurs : à bien chercher, on trouverait sans peine un goût commun pour la déclaration scandaleuse. Leur vindicte est flamboyante et vise à rabaisser pour s’élever, à stigmatiser pour détruire, toujours détruire, et ces comportements, ces paroles, ces gestes conduisent toujours au pire. Sous couvert de liberté d’expression tous badinent avec la haine et favorisent les répressions d’aujourd’hui comme celles de demain matin.

En un temps où la vérité n’a guère de place aux actualités, où tout se falsifie dans tous les écrans, il est facile d’être subversif, et réellement subversif, dès lors qu’on ne raisonne plus par la xénophobie mais par le dialogue, l’écoute et l’altérité – ceci dit en passant, pour les artistes avant-gardistes comme pour les éditorialistes. Aujourd’hui, puisque le racisme, la volonté de réprimer (au lieu d’aider) ont gagné la rue, les appartements et tous les écrans du monde, nous serons scandaleux avec peu d’efforts. Réclamant la liberté, tournant en dérision les forts, nous insurgeant face aux massacres, nous serions donc si rebelles que cela ? Il semblerait, amis, amies, il semblerait…

Et Muray ? Ressuscité, scandaliserait-il plus ou moins qu’un chroniqueur aux opinions réactionnaires et télépromptées ?

A bien le lire, Muray choque comme un mauvais clown le ferait en osant une plaisanterie maladroite. Il en est seulement ridicule, quasiment inoffensif si d’aventure nous comparions ses Essais à la première chaîne d’informations en continue !

Un siècle semble nous séparer de sa conception du subversif et du scandale – moins de vingt ans en vérité depuis sa mort ! Bien sûr le scandale est fonction de la mode. Les récits païens du Moyen Âge qui conduisaient au bûcher leurs auteurs aujourd’hui nous font bailler. Les provocations vieillissent mal et tout un monde a changé ; actuellement, ce monde fait la part belle aux bavardages. L’œuvre de Muray, manquée, avait tout du moins le mérite de sa verve – à l’instar de celle de Louis-Ferdinand Céline. Auprès des commentateurs hargneux, Muray passerait pour aristocratique, trop maniéré et finalement trop subtil.

À nous de contourner les faux scandales pour les retourner et retrouver ainsi leur véritable but : choquer, provoquer afin de susciter un éveil. Une lutte pour que le faible soit élevé et le fort questionné, et jamais l’inverse.

Une réponse à « Philippe Muray (II. Subversif) »

  1. nices!! Milan, ville des voyants

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