Milan, ville des voyants

7–10 minutes

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1.

Rimbaud est passé par ici, mais où ce vagabond n’a-t-il pas mis les pieds ? Au 39, Piazza Duomo (terzo piano), il y connut le mois d’avril, à Milan. La cathédrale, il l’a contemplé lui aussi, juste un instant – avant de repartir.

2.

Chacun porte en soi une beauté qui lui est propre. Si d’autres villes peuvent être plus belles que Milan, aucune n’est comme elle ville des voyants.

A chaque rue, les époques et leurs styles, la richesse pour les uns et la misère des autres, les grandes avenues vibrantes de tramways voitures bus vespas et ces parcs immenses où des arbres centenaires gardent le silence, chaque regard porté sur cette ville en somme est regard de paradoxe, de double vision.

Autant dire regard poétique, regard vers l’avenir avec pour racines le présent ou un passé choisi. Voici la voyance des artistes, simple, face à cette débauche d’art sur le béton des trottoirs, évidente, sur ces millions de visages qui ne se ressemblent pas et qui tous pour cette raison pourraient devenir figures de romans.

Ordonnée par le chaos, Milan bouleverse ou rejette ses fourmis. Chacun y voit en miroir ses propres prophéties et s’en évade pour porter ailleurs un regard plus bleu, plus tendre, sur le restant du monde.

Milan, ville de voyants – et de voyeurs. Tout semble concourir aux regards d’indiscrétion, à commencer par les milliers de fenêtres, minces rectangles dressés comme des points d’exclamations par lesquels se voient les jambes nues ou la veste de costume noire suspendue.

Parcourant les jardins Indro Montanelli, les arbres eux-mêmes et les détours des allées font des corridors pour contempler le spectacle à demi-innocent des amoureux sur les bancs. À la surface d’une eau croupie des canards au plumage sombre s’ennuient. Et partout, imprégnant secrètement le paysage, les cigales chantent de toute la force de leurs frémissements.

3.

Toutes les grandes villes toujours furent pour moi oppressantes. Pas celle-ci. Sa grandeur a quelque chose de bouffon, d’un peu menteur.

Le respect de la ligne, ultime loi de l’architecture, est traité ici avec désinvolture. Des arbres immenses crèvent soudain les boulevards, lesquels s’élargissent de plus en plus pour devenir des plages où cavalent piétons, vélos, voitures et sur lesquelles, malpolis, les tramways vont et viennent suivant leurs zigzags. Certaine de sa puissance depuis cinq-cent ans, Milan ne s’embarrasse pas trop de boulevards rigoureux, longues tranchées à double-sens pour automobilistes soupirant sans cesse.

Le ciel d’août, d’un bleu de manganèse, n’est pas représentatif de celui des saisons prochaines. Avant que le brouillard et la pluie fine ne rattrapent Milan, ce ciel sans nuages est un océan dans lequel les hauts immeubles et les avenues ouvertes semblent prêtes à basculer – partout l’azur se retrouve, se déploie. Ailleurs, la magnificence des immeubles toujours plus hauts aurait occulté le ciel ; ici, ce n’est pas le cas.

Il est trois peuples parmi le peuple de Milan : les milanais, les touristes et les miséreux.

Des trois, ce sont les premiers que l’on remarque le moins, à se demander si ce ne sont pas eux les errants, dispersés et envolés aux quatre coins du monde. Ils sont reconnaissables à leur aimable suffisance, faux or autour des poignets et robes fendues jusqu’au sommet de la cuisse.

Les seconds parlent en six langues et s’émerveillent le temps d’une visite ou d’une photo.

Les derniers nous rappellent que tout n’est pas aussi lisse que ces trottoirs lavés par la pluie et les taxes de séjour. Ces malheureux, allongés contre les coins de portes, assis devant la gare ou boitant à demi-rieurs sont aussi Milan. Leur disgrâce est la nôtre, puisqu’à ces modernes richesses et ces architectures grandioses que nos yeux contemplent sans cesse répond ce pullulement de misère, sans cesse présent. On aurait envie de leur donner à chacun quelque chose, et n’en oublier pas un seul, et de l’aube à l’aube prochaine aller de l’un à l’autre, pour qu’ils puissent eux aussi éprouver notre joie au creux de cette ville, un ventre maternel pour nous mais pour eux ? Une fosse, sans doute, un labyrinthe où ils meurent plus vite que nous. Plus qu’ailleurs peut-être leur détresse émeut et scandalise parce qu’elle est contredite par la ville elle-même.

Lorsqu’elles enflent et se salissent, les villes deviennent autre chose, jusqu’à ne plus pouvoir dissimuler leurs rats, leurs ordures et leurs eaux sales – pour ainsi dire, la honte, comme leur arrogance, les dépassent. On s’étonnera moins qu’un charnier à ciel ouvert, un maelström humain (comme New York ou Bombay) nourrisse une misère équivalente à sa luxuriance monstrueuse.

Milan, par son étrange structure, rend ses hauts bâtiments légers et ses parcs grandioses ; dès lors, elle n’est plus semblable aux autres villes-titans, du moins ne paraît pas semblable, et sa singularité charme, étonne.

Quant aux chevaux de pierre qui se tiennent l’échine baissée sur le fronton de la Milano Centrale, ils contemplent depuis cent ans bientôt ces buildings italiani aux pieds desquels perdurent des afflictions indignes, de celles qui donnent envie de pleurer ou de se révolter, comme on pleure et on se révolte de mourir en été.

4.

J’étais déjà venu ici. A douze ou treize ans, une professeur de français remplaçante nous fit étudier les nouvelles Les souris et Le veston ensorcelé de Dino Buzzati. Depuis, je n’ai plus vraiment quitté cet univers d’un fantastique évident et d’une poésie simple. Buzzati fut le premier auteur dont je souhaitais tout lire, puisque chacune de ces lectures me troublait et me donnait envie de connaître mieux encore cet univers clos et pourtant infini – l’œuvre. Cet écrivain fut mon premier modèle littéraire.

Et toutes les histoires de Buzzati, ses romans, ses contes, ses carnets et sa biographie me ramenaient à Milan.

A travers ses yeux j’ai connu cette ville, avant même l’adolescence j’en connaissais les brouillards et les grandes rues, l’énormité amère et la douceur romantique. J’étais déjà venu ici, au fil de promenades toujours très courtes puisque l’art du fantastique chez Buzzati est élégant, pudique, et ne franchit guère les limites du lit, de l’appartement ou de l’esprit pour se répandre dans sa ville tant chérie.

Voici deux ans environ, la relecture de son roman Un amour, si troublant et envoûtant, me déçut au plus haut point. Idem concernant les nouvelles composant son recueil Le K, que j’avais tant aimé. L’affection avait disparu, comme l’enfance.

Pourtant, l’exception : errant dans Milan ce mois d’août, et reconnaissant l’entrée d’une bouche de métro, ma première pensée mâtinée d’un sourire et d’un frisson fut : L’entrée des Enfers !

C’était là le thème de l’ultime nouvelle du K (Voyage aux Enfers du Siècle) de Buzzati, et je ne l’avais pas relu depuis plus de quinze ans. Pourtant, cette évocation, cette peinture milanaise, j’en gardais encore le souvenir, plus de quinze ans après.

5.

Mais il serait exagéré de peindre Milan en ville de la littérature. Certes, la Scala elle aussi fut peinte par Dino Buzzati (dans sa longue nouvelle Panique à la Scala), mais la Scala n’est déjà plus de la littérature, c’est un nom et un symbole.

A l’instar du Duomo, cette cathédrale aux cent cierges de pierres qui s’élèvent dans le ciel. À la contempler, l’émotion éprouvée nous soulève et plus encore qu’on ne l’avait supposé. Ici aussi, pourtant, c’est le nom et le symbole qui importent avant tout – Milan, avec complaisance, s’est depuis longtemps touristisée.

Les reliquats architecturaux de cette ville sont ce qui surprend le plus. On y trouve de nombreuses portes, d’immenses arches ouvertes sur le vide et des passages monumentaux puisque toute cette ville n’est que cela – un passage. Autrefois on les empruntait sans y penser, maintenant on les emprunte sans y croire et Milan pose toujours la même question sous ses arches : dove vai ?

Toujours cette ville sollicite l’esprit vers l’avenir, du passé et du présent ce sont les éternelles noces, Milan se brouille avec son symbole, lie les récentes ruptures aux prochains amours en rien semblables aux précédents. Et nos cœurs d’artistes se sentent un peu plus artistes qu’avant – Milan invite ses passants et ses rêveurs à d’autres voyances.

6.

Dernières images avant le départ. Depuis la gare Milano Centrale, les lignes 1, 2 et 3, rouge, verte et orange – encore. Il semblerait que l’odeur de pisse soit consubstantielle aux métros occidentaux ; celui de Milan-l’élégante ne fait pas exception.

Le Duomo, une dernière fois, avant de prochaines, de certaines retrouvailles.

Plus tard, je suis assis sur un banc au 30 corso Sempione, avec les platanes au feuillage or et roux de l’automne et sur le sol leurs feuilles brunes desséchées. Un tramway orange passe plus loin sur ma gauche et les voitures calmes ronronnent dans tous les sens. Par instants des cigales font une immense vague qui monte et fait un contre-chant aux mélodies de la circulation.

Assis à présent dans l’un des tramways toutes vitres baissées pour laisser passer l’air frais et le bleu du ciel, j’écoute son cœur mécanique respirer au rythme de cent-vingt battements par minute. Et je souris, joyeusement brinquebalé dans cette ville incompréhensible, belle comme les tableaux qu’elle abrite.

7.

Post-scriptum. Sur le corso Buenos Aires, un kiosque à souvenirs indique à son revers : Sexy Toys e DVD per adulti.

Peut-être que Milan tient tout entière dans cette grossièreté se voulant pudique – magasins de luxe et bijoux de famille.

Milan-la-multiple, jamais disparate au fond, contradictoire avec brio. Si la Renaissance italienne est morte, une statue de Léonard se tient dressée, cherchant à voir par les vitres de la Scala des modèles androgynes que sa main ne peindra jamais. Dans les rues, les lettres brillantes des cafés côtoient les slogans de révolte que personne ne lit.

Je repars ; mon chez-moi est ailleurs. Je repars, avec des sensations dans tout le corps, des symphonies éclatantes dans la tête. Et quelques questions douces, rieuses, pas trop amères encore.

Pourquoi ne pas être né italien ? Pourquoi ne pas être né à Milan ?

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