Histoire irréversible

9–13 minutes

·

·

Elle, dans la chambre 273 du court séjour gériatrique, elle, avant que tout n’ait basculé dans l’irréversible, elle, oui elle aussi, elle avait vécu : les couchers de soleil sur les montagnes, les repas avec les amis jusque tard dans la nuit, la peur de n’avoir le mois prochain plus de travail, le voyage à l’étranger quand le plus grand n’était pas encore né, et mille millions de petites histoires insignifiantes qui toutes réunies furent sa grandeur humaine.

Avant est séparé de maintenant par une ombre profonde, une déchirure sur l’aquarelle. Pour sa voisine de la chambre 273 comme pour celles et ceux temporairement logés dans ce grand couloir, la rupture a été différente. Mais toutes ces vieilles personnes ont en commun une blessure personnelle qui sépare leur vie en deux.

Où se situe la plaie de Maman ?

Extrait d’un document officiel : « Lésion physique du tissu cérébral entraînant une altération passagère ou définitive des capacités cérébrales, notamment une détérioration cognitive sur le plan intellectuel, mnésique (…) »

Ses fils n’ont pas très bien compris où le gériatre et les infirmiers voulaient en venir avec tout ce jargon.

En résumé, Maman avait des fleurs de sang dans la tête. Des pistils éclatants, d’anormales traces de pollen, de minuscules et sublimes corolles, tout un nouvel univers ouvragé dans une épaisse couleur rouge d’aniline. Toutes ces fleurs avaient germé en une nuit, en une année, les examens savants sur grandes photographies noir et blanc ne peuvent le dire. Même cette femme différente qu’est à présent Maman ne peut décrire ce dérapage incontrôlé. Ses deux fils, atterrés, regardent cette femme au visage blafard qui se tient recroquevillée sur son fauteuil, souriante, les yeux grands ouverts et les pupilles tremblantes, expulsant ses monologues sans douleur ni tristesse :

« J’ai fait une fausse couche c’est pour ça que je suis là, ils m’ont vu arriver et ils l’ont noté parce qu’ils font la liste de tous les gens morts je le sais, et si je parle je dirai des choses parce que j’en sais, tu as une voiture hybride toi je crois, mais tu avais un garage avec des voitures, beaucoup de voitures, et lorsque j’ai oublié la clef du cellier sur le placard du bas j’ai vu le chat la prendre dans sa bouche et j’ai dû lui arracher, mais c’était hier, avant-hier, que Papa est mort et je l’ai gardé longtemps dans la chambre du fond comme il me l’avait demandé parce que… »

Qu’est-ce qui s’était passé ? La voisine de Maman avait appelé le fils aîné, il fallait qu’il vienne vite ou qu’il avertisse quelqu’un, elle emmenait Maman aux urgences ça n’allait pas bien du tout.

Mais qu’est-ce qui s’était passé ? La voisine ne savait pas trop, mais elle avait vu les fenêtres grandes ouvertes toute une journée de canicule et le lendemain, en pleine après-midi, elle avait entendu le crissement lancinant d’un râteau sur les dalles de l’entrée, durant une heure, deux heures. Inquiète, intriguée, elle avait trouvé Maman, en chemise de nuit et en plein soleil, avec déjà ses monologues à la bouche : son fils était mort, un accident de voiture, sa jambe était dans un arbre mais les pompiers n’arrivaient pas à l’attraper, et ses ovaires étaient pleins de cancer, il fallait qu’elle voit un médecin mais plus aucun praticien ne voulait la recevoir en ville parce qu’ils savaient tous ce qu’elle pensait d’eux…

Alors, l’aîné avait appelé son frère, ils s’étaient rejoints à trois heures d’intervalle aux urgences où Maman était en train de passer ses premiers examens.

Sa déchirure à elle, ça avait été cela.

Dans la chambre 273, au bout de l’épuisement et de l’inquiétude ses deux fils retrouvaient des réflexes d’avant. Lorsque Maman lâcha un « Oh tu vas te taire à la fin, on s’en fout ! » en réponse à l’interminable toux de sa voisine de chambre, tous les deux éclatèrent de rire, comme des enfants. Comme des enfants, oui, vraiment : deux enfants pris dans un jeu qui leur fait un peu peur mais qu’ils affrontent en souriant, en s’en moquant secrètement parce qu’ils sont deux et qu’après avoir été pirates, ils seront archéologues ou astronautes. Alors leurs voix au téléphone lorsqu’ils rapportaient à d’autres les dernières nouvelles vibraient d’un sérieux trompeur, comme une farce d’antan : côte à côte, le cœur battant, ils étaient redevenus deux enfants qui jouent à être des grands.

Mais zou, oust – plus de temps pour l’amusement ! Rangez les chapeaux, les foulards colorés, et les bracelets et les rubans dans l’armoire de Maman et fichez le camp – vos devoirs vous attendent.

Pendant plusieurs jours, avant que les médecins ne leur disent que c’était foutu, qu’ils ne pourraient rien faire de plus et qu’elle ne s’échapperait jamais de ce hiatus, ses deux fils crurent que Maman s’en sortirait. Un peu différente, forcément, mais elle retournerait à la maison, c’était une championne Maman. Aussi l’annonce exactement contraire fut d’un impact tel qu’ils perdirent tout courage, tout discernement.

Pourtant les médecins voulaient qu’ils se reprennent très vite et se démènent pour lui trouver une place quelque part, n’importe où à la limite, dans une maison spécialisée, chez l’un d’eux, chez le Pape, mais vite, parce que d’autres attendaient leur tour – c’est tout une foule de vieilles personnes aux grands yeux désemparés qui soufflait et regardait tout le temps leur montre, attendant dans d’autres couloirs la précieuse place que Maman insolemment s’obstinait à occuper.

Alors les papiers (il en manquait toujours un au moins pour chaque dossier), alors les appels aux EHPAD, alors les petites manœuvres infructueuses pour saisir une place quelque part. Mais quelle maison de retraite surpasse l’autre ? Quel mur de béton a le plus d’élégance ? Comme s’ils pouvaient se faire une idée nette du quotidien de Maman, où que ce soit ? Avec un visage grave ou gentiment souriant, on leur répétait les mêmes mots, de la résidence la plus crasseuse au plus neuf des établissements. Lorsqu’ils en avaient plus qu’assez, les deux fils proposaient de jouer ça aux dés, et qu’on ne parle plus de toute cette horrible histoire.

Finalement ils lui trouvèrent une place et c’était la meilleure de toutes puisque c’était la seule et qu’ils n’avaient pas d’autre choix. D’ailleurs, Maman ne fut pas dépaysée par cet avant-dernier déménagement : elle, chantonnant dans son monde sur Saturne ou parlant la mort dans la bouche – sa petite-fille s’était suicidée en se provoquant une attaque cardiaque, ils avaient enterré un enfant dans le jardin sous le peuplier mauve, lorsqu’ils seraient partis les infirmières viendraient dans sa chambre pour la frapper toutes ensemble avec de grands bâtons – et finalement les deux fils en levaient les yeux au ciel, d’impuissance.

C’est vrai, Maman avait ces dernières années été facilement perturbée, toujours angoissée pour tout, mais elle souriait parfois et il arrivait même qu’elle se mette à rire. C’est vrai aussi, personne ne lui avait appris que lorsque c’est déchiré à l’intérieur il reste encore la création pour vivre quand même. Elle, avait vécu toute sa vie en gardant cette tristesse là, dedans, et ce petit paquet froid s’était finalement métamorphosé en cette fantaisie atroce, celle d’une vieille personne qui a perdu le sens. À ce sujet, les deux fils répétèrent au gériatre du service qu’elle avait appris le décès d’une proche amie, une semaine avant d’être hospitalisée ; le médecin avait haussé les épaules, arguant que ce choc était peut-être à l’origine des fleurs de sang, ou peut-être pas, peut-être que c’était la faute de la déshydratation aggravée constatée à son arrivée aux urgences, ou peut-être que ça datait du décès de Papa en 2015. En somme, ils ne sauraient pas, et il leur conseillait plutôt de ne pas s’attarder outre mesure sur les détails d’une chronologie dont le terme n’était que trop clair.

Pourtant, ses deux fils certains soirs ne comprenaient pas que la vie puisse vous donner tout ça et vous le reprendre aussi méchamment. Que la vie vous crache, toute entière, jusqu’à ce qu’il ne reste de vous qu’un paquet de viscères chaudes qui ne reconnaît qu’à peine ses propres enfants et n’a à la bouche que des paroles qui soient pour eux, pour les soignants, pour elle aussi sans doute, incohérentes, décalées, sordides, sibyllines.

Alors devant cette absurdité lamentable ses deux fils essayaient de se consoler en se disant qu’au moins elle ne souffrait pas. Ce qui était sans doute vrai. Ou par instants seulement, comme seule une enfant au visage ridé peut souffrir. D’une soudaine lucidité qui lui échappe toujours au dernier moment, à cause des fleurs sanglantes qui séparent ses pensées désormais clairsemées. Par instants seulement une vague angoisse, un souvenir mauvais, mais la plupart du temps des réflexions sans suite, sordides mais jetées avec un ton neutre ou rieur – Maman demeurait cloîtrée dans un état d’esprit que la médecine ne connaît que par des suites de symptômes ordonnées en nomenclature.

La raison perdue de Maman, elle, ne serait pas expliquée, à peine tempérée par des traitements et des activités. Les deux fils comprenaient par instants combien les choses avaient changé. Cette femme de 70 ans perdue en elle-même, mais un elle-même sans rapport avec ce qu’elle était avant, maintenant ce serait Maman. Cette discordance entre leurs souvenirs du mois dernier et cette réalité abjecte leur restait comme un soc épais en travers de la gorge.

Par exemple, ils étaient retournés à la maison pour récupérer des affaires manquantes – un peigne, des pantoufles, ses bagues préférées… Depuis que la voisine avait fermé la porte, le premier jour d’hospitalisation, personne n’y était revenu. Comme des spectres, les deux fils avaient parcouru ces pièces en silence. La maison était propre et bien rangée comme toujours, les courses avaient été faites, le linge étendu dans le cellier ; rien n’avait changé, jusqu’au bout sans doute Maman avait gardé ses habitudes et puis son esprit avait brutalement déraillé dans ce silence qu’à leur tour ils écoutaient.

Sur le pas de la porte, juste avant de s’en aller, le cadet s’était rappelé qu’il avait parlé de l’accompagner une semaine chez sa petite-nièce, qui vivait à Lille. Ce voyage que Maman avait repoussé de deux semaines parce qu’elle se sentait trop fatiguée, jamais ils ne le feraient, jamais ils ne vivraient ensemble les heures de route à discuter et chantonner avec la radio, jamais ils ne riraient des mêmes blagues dans le salon mal éclairé d’Aurélie, jamais ils ne reviendraient à la maison en se disant que ce voyage était peut-être le dernier puisque Maman avait 70 ans et qu’elle vieillissait. Ces moments jamais vécus, tout comme ces différences implacables séparant la Maman-maintenant de la Maman-avant, les deux fils ne pouvaient pas s’empêcher d’y penser, d’y penser, d’y penser tout le temps.

Et puis ? Son histoire irréversible ne se conclut pas vraiment, comme ses jours ne sont pas vraiment séparés par ses nuits. Dans sa tête et devant ses yeux les mêmes manèges tournent – tout au plus quelques figures, quelques musiques, quelques couleurs nouvelles apparaissent.

Alors, parce que ça fait déjà un petit moment maintenant que ce n’est plus comme avant, à voir ses deux fils on pourrait presque croire que ce n’est plus si grave. « Maman va bien. » Ils se disent ça ou se l’écrivent après leur visite, pour ne pas s’effondrer, pour faire comme si la raison et le temps pouvaient améliorer les choses et rendre logique l’absurde.

« Maman va bien » c’est dans leur cas une parole si juste, si traîtresse aussi. D’une duplicité moqueuse, une pièce tragi-comique comme en impose souvent la vie. Maintenant, après la déchirure, « Maman va bien » n’est en rien hypocrite mais prend un tout autre sens – c’est une tout autre vérité, d’une ironie inattendue, d’une tristesse sans bornes.

Un peu chacun leur tour, ils vont la voir. Les petits-enfants pour lesquels elle s’inquiétait tant, tellement, trop, et tout le temps, viennent aussi pour lui sourire et l’écouter et lui dire des choses qui lui font plaisir. Une fois dehors, ils parlent d’elle et puis ils passent à un autre sujet, ils en reparleront plus tard de toute façon.

Pour eux, c’est ça la différence. Maman ce n’est pas une vieille personne comme les autres, impossible à distinguer parmi toutes celles qui depuis son départ ont pris sa place dans l’un des deux lits de la chambre 273.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Soleils rouges

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture