Une pensée politique n’a de réel sens que si elle est une pensée du cœur. En amour comme dans ce domaine, l’émoi doit être sincère au risque que le temps ne fasse apparaître en plein la fausseté d’un engagement creux.
Or, vivant d’amour, on oublie que certaines personnes ne connaissent rien de ce sentiment, l’imagine et le suppose, au fil d’une vie où aimer est une tâche jugée trop complexe. Ainsi, l’amour finit par ne plus les intéresser. Concernant la politique, un semblable parallèle pourrait être établi, quoique cet aveu d’incompréhension, de mépris ou de lassitude m’apparaisse comme étant bien plus répandue.
Si on se sent bien dans le silence, on se sent bien mieux lorsqu’on s’en libère. Il existe un silence de l’esprit, alimenté d’une façon habile par médias, politiciens et magnats modernes depuis des décennies : une sorte de révolte contre la révolte, une habitude de la conservation. Pour ainsi dire, les bonnes gens s’insurgent que l’on puisse s’insurger. Pour saisir trois récents exemples que sont les Gilets Jaunes, la lutte contre la réforme des retraites et les révoltes à la mort de Nahel, nous avons pu entendre et nous entendons encore les mêmes réactions indignées face à l’indignation : « Des êtres souffrent donc réellement à travers cet écran ? Pourquoi donc toute cette violence ? Et pourquoi l’état actuel des choses devrait-il changer ? Pourquoi devrai-je m’en soucier ? Tout va si bien – pour moi ! »
Ces mêmes personnes, qui se qualifient « d’humanistes » avec une certaine audace, iront clamer les bras au ciel que notre monde est décidément devenu bien individualiste. Mais la solidarité s’apprend et se réapprend sans cesse, lorsqu’on veut bien questionner les privilèges qui nous retiennent dans le silence, confortable, dans l’apolitisme, tranquille.
Si je les évoque, c’est que les apolitiques constituent aujourd’hui une part non-négligeables de notre société. La politique « ne les intéressent pas » et pas même, pour certains, lorsque l’extrême-droite s’apprête à prendre le pouvoir.
Ici, une distinction. Les désabusés de la politique, usés par des décennies de maltraitances, de pauvreté et d’indifférences, ont l’excuse bien légitime de ne plus voir que leur souffrance. Plus critiquables sont les assis, toutes ces grenouilles-qui-ne-coassent-plus, portant dans leur besace un millier d’excuses pour ne pas bousculer l’ordre établi, même par un mot, même par un geste ; plus critiquables sont les êtres repus-du-portefeuille qui s’enferment dans une paresse de la pensée et préfèrent le nihilisme sans action à la moindre expression de révolte.
Notre monde moderne les choie, comment s’en étonner ? En guise de devanture pour la plupart des grandes enseignes : « Consommez, frères et sœurs, consommez seulement et taisez-vous / Les temps et les oppressions ne vous briseront pas trop, peut-être. » Tout va bien et tout ira éternellement bien tant que les systèmes peuvent poursuivre leurs broyages d’humains, rendant les faibles plus faibles encore et ajoutant à ce cortège de nouvelles victimes, toutes ébaubies de se trouver à leur tour réprimées, bafouées, jetées à même le bitume.
Grenouilles, vous ne coassez plus en cœur, vous froncez seulement le sourcil et demeurez la gorge muette, toutes chagrinées par ces temps inquiétants où la télévision et les vidéos truquées colorent toutes vos pensées. Le racisme est monnaie courante, vous en répétez les préceptes haineux ; l’expression du moindre contre-pouvoir est blâmée toute une journée, vous insulterez des victimes qui s’insurgent contre une autorité qui les humilie, les blesse, les tue. Aussi, je vous adresse cette flèche, grenouilles : chacune et chacun d’entre vous est un conservateur de premier ordre. Que l’extrême-droite survienne au sommet du pouvoir et vous hausserez les épaules. Fatalistes, las, et par des écrans bien éduqués, vous considérerez sans doute qu’une telle issue était impossible à éviter.
Il est certaines périodes où se taire face à l’indigne c’est se compromettre avec lui. Et si d’aventure les grenouilles, plus nombreuses, coassaient, si d’aventure les apolitiques choisissaient de s’ébrouer l’esprit afin de prendre un parti, notre pays et sa politique s’en trouveraient radicalement changés.
Concernant la révolte, ses structures et ses méthodes, il faudrait toute une vie d’études pour donner naissance à un livre. Chacun ses colères, et c’est ainsi que fleurit l’engagement – bien moins par le parti qui n’est qu’un nom, bien moins par le politicien qui n’est qu’un visage, que par ce qui vous touche au plus intime de vous-même. Face à l’être qu’on humilie ou devant l’espérance immense qui nous bouleverse jusqu’aux larmes, la pensée du cœur féconde et nourrit la pensée politique.
Toute grenouille devrait débuter ainsi ; elle n’a pas besoin de devenir artiste, d’être fascinée par sa singularité, de désirer comprendre toujours plus avant le sentiment amoureux et ceux avec qui elle le partage. Où commence l’inacceptable ? Comment faire fleurir la dignité humaine ? Voici deux interrogations allant à l’encontre du prêchi-prêcha télévisuel et qui permettront aux apolitiques de retrouver une humanité de laquelle ils s’étaient sans doute éloignés sans le savoir.
Ceci n’est qu’une première étape, un premier fléchissement des fausses valeurs qui auparavant légitimaient votre confort tout en rassurant vos privilèges. La liberté de l’esprit débute ainsi, par la reconnaissance de la révolte, par la légitimité du Non face à ce qui afflige les faibles et protège les forts.
Par cette liberté de l’esprit débute et survit la pensée anarchiste, le sentiment libertaire.



Laisser un commentaire