La bêtise n’a pas encore tout à fait délaissé notre siècle naissant – c’est le moins que je puisse écrire. Afin de balayer critiques, remarques, attaques ou anathèmes qui n’auront que leur vacuité pour substance, je préciserai ceci : considérer l’anarchie à travers des prismes trop étroits, comme ceux des casseurs de vitrines, du chaos-loi-de-la-jungle ou des lanceurs de bombes est aussi ignare, malhonnête et risible que d’envisager Jean-Luc Mélenchon en bolchévik de propagande, moustaches tombantes et couteau entre les dents.
L’anarchie, sa pensée, ses courants, son histoire et ses acteurs ne se résument pas à un drapeau noir. Il est même impossible de réduire l’anarchie à sa finalité politique, trop souvent objet de caricatures, déconsidérée sous le qualificatif d’utopiste.
À méconnaître l’anarchie, on la considère seulement comme une pensée politique inefficiente, à peine un groupe, certainement pas un mouvement – disons une mystérieuse chimère tout juste bonne à faire briller les yeux des adolescents. Par ce raisonnement étriqué, toutes les réflexions philosophiques que l’anarchie a nourri (et nourrit encore) se trouvent oblitérées. C’est un grand tort, puisqu’il n’est peut-être pas de théorie politique qui ait été à ce point féconde en philosophies – aucune qui, obsédée par l’idée de liberté individuelle, ait libéré plus d’esprits.
La beauté de l’anarchie réside dans sa perpétuelle floraison. C’est en ceci qu’elle ne prit jamais le risque de se claquemurer dans un modèle strict. Ses théories n’ont cessé de suivre leurs cours et des rivières toujours plus nombreuses courent depuis Proudhon et Bakounine. L’anarchie, dans sa réduction au simple nom ou à l’unique livre, n’est plus qu’une caricature de l’anarchie.
Aujourd’hui, il est vrai, on est catalogué « révolté » à peu de frais. Dites : « Libérez la Palestine ! » et voilà que tout une partie du monde vous trouve bien original, fort suspect ; quant aux lettrés va-t-en-guerre et aux philosophes étiquetés qui ont lu Albert Camus tout en s’en réclamant bien haut, ils ont pour la plupart tout oublié de sa révolte. Dans un cas, il paraîtra inconcevable pour beaucoup que nous soyons scandalisés par le fait que des familles soient quotidiennement assassinées sous des nuées de missiles ; dans l’autre, il semble que les prétendus intellectuels aient quelque peu troqué le texte de 1951 pour la brillance d’un nom qu’ils souillent allégrement au fil de leurs interprétations nauséeuses.
Démodée, l’anarchie ? Lorsque la guerre, la xénophobie, les féminicides et la haine envers les personnes LGBT+ seront dépassés, alors les anarchistes pourront trouver le repos – pas avant !
À la mesure des répressions dont notre monde est salit, on comprendra comme la liberté doit être conquise, en permanence, en tout recherchée, toujours désirée. Tout commence par la révolte contre soi-même, révolte contre les poussières épaisses accumulées au fil des ans, des propagandes mainstream et jusque dans le discours des parents qui nous précédèrent.
Ainsi, j’en viens à cet autoportrait dont ce texte est le but. S’il n’est pour moi aucune honte à l’écrire, une partie des publications présentes sur ce site en gardant les traces1, je me risquerai à décrire en quelques lignes ma métamorphose.
Longtemps il me fut facile d’être apolitique, puisque la petite-bourgeoisie qui constitua mon milieu m’y incitait. Fils de transfuges, il était pourtant prévisible que je m’oppose tôt ou tard aux deux figures prêchant beaucoup de conseils que je suivais bien peu.
Artiste depuis l’insouciance, j’écrivais et créais sans cesse, et mis près de vingt-sept ans à considérer cette manière de vivre pour ce qu’elle était : singulière. Tous les petits garçons n’inventaient pas des histoires, tous les adultes d’une vingtaine d’années n’écrivaient pas des romans ; tous les amoureux ne refusaient pas le couple hétéro-normé avec une telle pugnacité ; tous les jeunes hommes ne se sentaient pas à ce point libérés et exaltés par la lecture de Nietzsche.
Entreprendre la généalogie de mes idées m’est impossible, quand bien même des années durant je serais psychanalysé. Je ne vois qu’aujourd’hui, à rebours, une partie des multiples ramifications s’échappant d’un même bouquet : plusieurs inspirations, obsessions et répulsions qui se lisent tant dans mes écrits intimes que dans mes textes politiques ou mes histoires fictives. Depuis l’adolescence sans doute, des chansons de Brassens et Ferré enamouré, depuis la jeune vingtaine et les livres de Nietzsche jamais abandonnés, depuis le refus systématique de me plier plus de quelques instants à des autorités qui ne faisaient pas un mystère de leur absurdité, depuis les manuscrits qui attaquaient la répression veule des familles, des hommes et des piètres bourreaux de cette société… jusqu’où faut-il remonter pour découvrir l’indéniable origine ? Peut-être même que ces pistes qu’en quelques lignes j’ai tracé ne sont qu’un infime fragment du chemin emprunté. À trente-et-un ans, en tous les cas, un même mot fit se rejoindre les inspirations, les espérances et les idées.
Je ne dois pas minorer l’importance conséquente des véritables amitiés. Au contact de mon amie Mathilda, j’entrepris mon analyse politique avec une curiosité illimitée. Éprouvant des sympathies pour la gauche (mais laquelle, je ne le savais) je me tournais en 2022, le temps d’un été, vers le Parti Socialiste : de ce que j’en écrivis sur ce site, il en ressort que je ne fis que le blâmer ou le tourner en dérision. Les discussions entre socialistes encartés ne me touchaient qu’un peu puisque je ne trouvais pas de radicalité à ces militants – et depuis six mois au moins, au vue des choix politiques de ce parti mort-vivant, sans le moindre regret je ris de moi-même en constatant mon affection passagère et bien dépassée.
Par la suite, soutien distant mais fidèle des idées de La France Insoumise je refusais alors comme je refuse encore de m’encarter sous son sigle violet. Pourquoi ? Parce que je suis artiste et parce que ce titre est le seul dont je souhaite me prévaloir, le seul dont je souhaite chaque jour me montrer digne.
Ainsi, parmi toutes les pensées politiques, je découvris qu’une seule rassemblait en son sein de nombreuses natures d’artistes : comment s’étonner dès lors que la majorité de mes modèles, de loin et le plus souvent de près, aient été tous liés à l’anarchie ? Je ne tombais pas amoureux de l’anarchie, je ne m’y convertissais pas à la suite d’une illumination, je reconnaissais ces pensées, ces joies, ces détestations, pour les avoir longtemps portées en moi, sans le savoir.
Une fois cette constatation faite, pourquoi perdre sa singularité et ses perpétuelles floraisons de la pensée dans une lutte muselée tôt ou tard par une bannière et par un représentant politique ? Ne désirant ni la misanthropie ni l’abolition de ma personnalité dans celle des autres, toute adhésion à un parti m’apparaissait contradictoire. En effet, tous les partis, tous, demandent le sacrifice, la soumission aux ordres institutionnalisés, la dilution des idées personnelles dans la grande marée du militantisme.
L’anarchie, donc, fut la compagne que ma part artiste avait toujours désiré. Mais de quel anarchisme est-il question ?
Les idées qui nous attirent ont pour valeur d’être changeantes, même de façon imperceptible, et nous nommons « convictions » celles qui nous charment toujours après des années passées à vivre, aimer, mépriser, créer et réfléchir. Dans l’attente d’un écrit sur ce sujet, deux textes en miroir parleront d’eux-même : il s’agit des Notes sur une révolte (1. Nahel et 2. Olga), disponibles sur ce site.
Fort bien, mais excepté l’exercice d’égotisme, pourquoi ai-je conté mon parcours ? Parce que je crois bien plus édifiants les récits des passionnés confiant leurs indécisions. Parce que ce siècle de bêtise ne mérite pas de nous détruire du seul fait que nous nous serons enfermés dans des jeux de pureté politique répétés à l’envi comme autant de patiences. Les militants partagent avec les croyants cet idéal de l’union, du regroupement, mais ce faisant ils créent immanquablement un système hiérarchique s’élevant jusqu’à l’intouchable Maître, lequel aura toujours plus d’importance qu’eux tous réunis – là est le drame.
Décrivant mon éveil, je voudrais inspirer et non convaincre. Chacun à sa façon peut agir pour que la solidarité, la joie, l’égalité et la liberté un jour triomphent. Chacun trouvera dans mes balbutiements matière à rire, à rêver, à s’indigner, voire à agir – et qu’importe au fond la réaction que ces lignes suscitent, puisque le plus important est d’inspirer, je le réécris. Aider les grenouilles muettes à penser avec leur bouche – et propager ainsi des idées de liberté, de réelle égalité et de lutte face à ce qui nous afflige.
Ce parcours, je le trouve au fond très peu original, mais je ne crois pas en avoir jamais lu ou entendu de semblables. Les idées perdues sont celles dont on ne parle plus ; pour cette raison je redoute de me taire. Quant à ressentir cette espérance et cette révolte, nous sommes nombreux à les garder en nous comme une douce chaleur, c’est pour moi une certitude… mais pour lui, elle, iel et pour tous ces êtres que je croise mais connaît si peu ? Tous, si différents, mais qui sans doute deviendraient des amis si je leur partageais ces luttes qui me touchent tant, contre le racisme et la xénophobie, pour les droits LGBT+ et le féminisme. À leur contact, je connaîtrai ce qui les ravit et ce qui les tourmentent, et nous serions bien peu surpris au fond de trouver nos combats réunis (avec tant d’autres !) dans ce mot, ce mot qui s’ouvre en un livre jamais clos – l’anarchie, l’anarchie, l’anarchie…
***
1Voir sur ce site : Bouquets de roses (quatre textes dont Derniers bouquets de roses), puis Vers la révolte.



Laisser un commentaire