Il était de ces personnes qui sous une expression placide ou timide dissimulent une douleur secrète qu’eux-mêmes ne s’avoueront jamais. C’étaient ses yeux qui le trahissait.
Il n’aurait pas su expliquer comment il avait atterri là, à la suite de ses études. Juste une petite entreprise de plus, un bâtiment à un étage entre un magasin de meubles et une supérette. Il avait son bureau, ses maigres responsabilités qui lui donnaient de gros tracas, et ses habitudes, surtout, toutes ses habitudes.
Sa jeunesse et son adolescence, également mornes, avaient passé comme un rêve. Quant à ses études, elles avaient été sans charme, il ne les regrettaient pas.
À l’âge de vingt-deux ans, Monsieur Vermeer avait aimé ; cela n’avait pas été grandiose. Elle était l’amie lointaine d’un ami d’enfance. Leur amitié à eux fut courte, tant ils se trouvèrent saisis par une impatience inattendue : ils voulaient être amoureux, et se le dire, afin de le vivre.
Ainsi fut-il, avec une candeur inoubliable. Ils se retrouvaient sous le kiosque à musique et trouvaient cela romantique à l’excès. Ils se tenaient par la main, se murmuraient des mots doux comme les oiseaux pépient. Elle s’appelait Nina et lorsqu’il répétait son prénom à voix basse, Monsieur Vermeer se sentait poète.
D’une floraison brutale, leur idylle dura le temps d’une brise. Des aigreurs inconnues vinrent décolorer les étreintes et les petits-déjeuners. Petit à petit, ils constatèrent qu’ils s’aimaient peu. Leurs sentiments avaient d’abord grandi, démesurément grandi, avant de se racornir soudain, rassemblés en un tout petit atome, une boulette de papier. Ils n’y pouvaient rien : le vide, le silence et un profond ennui salit leur union.
Pourtant, ils ne voulurent pas s’avouer cette monotonie et durant près de huit mois leur amour acheva de s’épuiser jusqu’à ce qu’un malentendu, une mauvaise nuit et un pneu crevé mettent une borne à leur patience. Ils eurent une dispute mémorable tant ils débordaient de ressentiments inavoués. Leur projet d’emménager ensemble, ultime espérance, leur parut dépassé et inutilement risqué. Ils se séparèrent.
Ennemi des excès, mais tout de même consterné par cette rupture, Monsieur Vermeer nourrit une rancœur solide envers Nina. Pourtant, leur histoire comme leur rupture étaient toutes simples. La beauté vécue à deux avaient fané ; ce sont des choses qui arrivent.
Pour se convaincre de sa propre valeur, Monsieur Vermeer se persuada qu’il saurait rencontrer une autre jeune femme et qu’une nouvelle idylle, plus belle encore que la précédente, se présenterait sur son chemin. Les années passèrent ; il ne rencontra rien.
Sa sensibilité, assassinée régulièrement par crainte des larmes qui pourraient lui échapper, l’emprisonnait en lui-même. Toutes les tentatives qui auraient pu favoriser la chance, faciliter une rencontre et donc la naissance d’un bonheur, Monsieur Vermeer les mettaient en pièces sans en avoir conscience : ses amis vivaient loin, il leur parlait peu, et de toute façon les voyages en train l’ennuyaient et le rendaient malade. Et puis il trouvait du réconfort ailleurs : entouré par la présence silencieuse de ses livres et de ses disques, il en sentait parfois la chaleur trompeuse, comme un halo concurrençant la lumière de sa lampe.
Il n’y aurait qu’une seule Nina, cela, Monsieur Vermeer le savait bien. D’avoir traversé une adolescence sans s’émouvoir l’avait laissé à vingt-deux ans à la fois démuni et d’une indicible naïveté. Son cœur ne connaissait rien de l’amour, avait tout appris grâce à Nina, et la perdant il perdit tout cela, tout ce monde palpitant dans sa poitrine et son crâne. Lui qui ne rêvait jamais et ne voyait pas plus loin que la prochaine journée de travail s’était surpris avec elle à rêver plus que de raison ; les rêves d’une vie entière s’étaient donc dissipés et il vivait avec l’impression tenace que tout était gâché, qu’il ne lui restait plus rien.
Trois ans entiers disparurent avant qu’il ne reparle à Nina. Ce fut la jeune femme qui le contacta, et non l’inverse. La nature de Monsieur Vermeer, marquée par une rigidité extrême envers lui-même mais aussi et surtout par l’indolence, le retenait d’accomplir un tel mouvement. Ils convinrent d’un rendez-vous, auquel Monsieur Vermeer se rendit pétri d’appréhension.
En vérité, ils vécurent une pleine réconciliation. Ses cheveux dénoués, Nina souriait avec franchise, et sa grande douceur, son empathie ou ses rires auraient pu laisser croire qu’ils restaient deux amis sincères ne s’étant jamais séparés. Elle vivait un nouvel amour, pensait déménager bientôt, pétillait de projets et de désirs.
Monsieur Vermeer fut à la fois très surpris et très soulagé de constater qu’il n’éprouvait plus la moindre rancœur à son égard. C’était mieux encore : il n’éprouvait plus rien pour elle, pas même une tendresse vague.
Ce verre pris en terrasse fut le dernier entre eux. Par la suite, Nina et lui parlèrent d’une prochaine rencontre, ils en reparlèrent plusieurs fois sans pouvoir accorder leurs jours et finalement ils s’oublièrent, comme ça, bien avant que Nina ne quitte la France pour s’installer à Montréal. Ils ne se revirent plus jamais et plus les années passaient, plus Monsieur Vermeer avait du mal à se remémorer les traits de son visage.
Pourtant, son inconfort face aux autres femmes et sa peur panique d’éprouver une nouvelle déchirure le retinrent dans une solitude de plus en plus amère. Presque malgré lui, Monsieur Vermeer s’imbiba d’une philosophie particulière. Avec ses plus intimes amis, à table il répétait bien haut :
« Tomber amoureux par vanité, tomber amoureux pour que votre femme dise de vous après votre décès Oh il était si, Oh comme il était ça… non merci ! Ce n’est pas de l’amour, pour moi ! »
Lui, si taciturne et renfermé, semblait dans ces moments prêt à éclater. Ses amis le regardaient, ricanant et souriant en coin, trouvant ces fantaisies comiques et acceptables seulement parce qu’ils se voyaient très peu – personne ne souhaitait donc gâcher ces fêtes si rares.
Monsieur Vermeer se persuada un peu plus chaque année de la justesse de ses raisonnements nébuleux. Nina avait été chassée de son esprit et lui persistait dans sa conviction absurde, convaincu que l’amour n’était pas si important que cela, persuadé qu’il n’était pas fait pour éprouver de tels émois.
Aussi ses journées se trouvaient-elles rythmées par le bureau qui monopolisait cinq jours de sa semaine. Le soir, Monsieur Vermeer était trop fatigué pour faire grand-chose. Le samedi et le dimanche, de longues promenades dans la forêt durant lesquelles il empruntait toujours les mêmes chemins et touchait de la paume les mêmes arbres familiers suffisaient à repousser sa mélancolie.
La vie amoureuse était lettre morte. À ce sujet il n’éprouvait rien, ne souhaitait rien éprouver, ne songeait même pas qu’il puisse éprouver. Le mot passion lui faisait hausser les sourcils ; la joie exubérante des couples adolescents enlacés bouche à bouche le rendait nerveux et grincheux tour à tour.
À trente ans, il perdit sa mère et son père, à quelques mois d’intervalle. Tous les deux l’avaient eu tardivement, il ne leur parlait plus depuis des années. Avec le temps Monsieur Vermeer en venait même à dire sans la moindre nuance d’ironie qu’eux et lui n’avaient jamais été très proches.
Les embarras administratifs concernant la succession, la vente de la vieille maison avec sa façade bouffée par le lierre, de même que les paroles compatissantes de tous ses collègues lui firent plus de peine que la perte de ses parents. Il s’étonnait qu’on fasse « tant de foinfoin » pour deux personnes au visage ridé qui avaient travaillé toute leur vie et en étaient mortes, épuisées, décaties avant le temps. Pourtant, suite à cette année difficile, deux nouvelles rides s’imprimèrent sur son front ; il ne voulut jamais les remarquer.
Lorsque Monsieur Vermeer approcha cette période de la vie considérée par tous comme florissante, une apothéose gorgée de sève et de maturité, il se rendit compte qu’il ne ressentait aucune satisfaction. Au contraire, son esprit se trouvait de plus en plus brouillé par des pensées confuses qui le rendaient morose. Il ne s’expliquait pas l’origine de ces troubles, refusait qu’ils aient de l’importance et en souffrait d’autant plus.
Jusqu’à présent considéré au bureau comme une personne discrète et peu amène, il acquit une réputation de misanthrope, d’irascible : Monsieur Vermeer agaçait tout le monde et n’impressionnait personne. Quant à ses rares colères, elles n’avaient aucune violence. Il haussait à peine la voix, mais tremblait tout entier d’une émotion vermillon qui le rendait touchant et pathétique. Inoffensif, il fut l’objet de moqueries qui le blessèrent. Vexé, renfrogné et de plus en plus mutique, il caressa l’idée d’un déménagement en Alsace – pourquoi cette région, il n’aurait su le dire – mais toutes les démarches l’épuisèrent par avance et il y renonça. Ce fut pour lui un autre remords, s’ajoutant à sa riche collection.
À quarante ans, il eut des essoufflements anormaux qu’il s’obligea à ignorer. Les essoufflements s’aggravèrent et un matin, devant la porte de son bureau, il s’effondra, évanoui. Ses collègues de travail manifestèrent plus d’émotions que lui puisque sitôt sorti de l’hôpital, Monsieur Vermeer reprit sa vie sans se soucier de cette aventure.
Mais cette apparente décontraction dissimulait une inquiétude qu’il étouffait de toutes ses forces. Le traitement prescrit par un cardiologue fut suivi scrupuleusement, puis de moins en moins, puis plus du tout. Monsieur Vermeer, qui fumait jusqu’à présent avec parcimonie, perdit tout contrôle de sa consommation.
Dix ans plus tard, tandis qu’il marchait dans la rue, la foudre le frappa de l’intérieur. C’était comme une longue flamme blanche qui envahissait tout son buste et son bras. Des passants le virent tomber à genoux, la bouche ouverte dans un cri insonore. Il fut porté d’urgence à l’hôpital ; c’était sa première crise cardiaque.
Unanimes, les médecins lui apprirent qu’il avait frôlé la catastrophe. Y avait-il des antécédents d’insuffisance cardiaque dans sa famille ? À son âge, ça pouvait être très grave. Monsieur Vermeer s’en étonna et face à une telle réaction l’étonnement fut partagé par tous.
Assez vite, il se remit sur pied. Plus prompt qu’il ne l’avait imaginé, ce rétablissement lui procura d’abord une joie quasi-extatique. Mais inquiet tout de même puisque telle était sa croix, il suivit son traitement à la lettre tout en fumant deux paquets par jour.
Sa vie changea. Lui qui aimait tant marcher dans la forêt perdit le goût de ces promenades. Son temps libre s’écoulait désormais en fumée, regards par la fenêtre et soupirs. Avec les années son corps s’amollissait, se rembourrait. Ses sourcils se plissaient toujours plus sévèrement, son front semblait s’épaissir et ses lèvres elles-mêmes se tordaient sensiblement dans une crispation qui lui donnait un aspect souffreteux. Il prit l’habitude de détourner les yeux lorsqu’il croisait un miroir.
Une nuit, pourtant, il se réveilla d’un cauchemar qu’il avait oublié. Pour se rassurer, il se rendit dans la salle de bains et à tâtons passa de l’eau froide sur son visage. Levant les yeux par réflexe, Monsieur Vermeer rencontra son reflet.
La lune pleine éclairait la salle de bains comme en plein jour et, les paupières battantes, Monsieur Vermeer eut de la peine à se reconnaître dans la glace. C’était comme s’il contemplait le visage de l’homme qu’il aurait pu être, ailleurs, affublé d’une autre peau et d’un autre esprit.
Cette nuit, il s’imagina pour la première fois autre qu’il n’était. Par paresse et inquiétude, son imagination n’avait jamais dépassé d’étroites limites, se délectant de son univers rassurant car miniature. Et cette nuit-là, il se sentait capable de tout envisager.
Si son adolescence avait été plus riche, par exemple. S’il était tombé amoureux, amoureux éperdument, et si ces émotions nouvelles avaient tout bouleversé, quel homme serait-il devenu ? Peut-être se serait-il découvert un esprit inspiré, jusqu’à devenir un artiste.
Monsieur Vermeer retourna se coucher, avec un poids étrange, jamais éprouvé, dans la poitrine.
À quelques temps de là, il fit un rêve semblable, plusieurs nuits d’affilée. Il se trouvait dans une arrière-cour encadrée par une palissade et des murs rendus gris par la pollution. Une jeune femme l’embrassait et se serrait contre lui, mais ce n’était pas Nina. D’une façon confuse, Monsieur Vermeer traversait chacun de ces rêves en ayant la conviction que cette femme n’était non seulement pas réelle, mais qu’elle appartenait à cette vie manquée, vie d’ailleurs qu’il avait entraperçue la nuit du miroir.
La jeune femme avait de longs cheveux bruns et bouclés, portait des lunettes, et ses yeux bleu et vert s’ouvraient en grand comme ceux des chats. Debout, avec elle, il vivait cet instant de quiétude et d’intimité dans ce qui semblait être une nuit. Dans le rêve, il éprouvait tout : l’humidité de ses lèvres comme elle lui donnait un nouveau baiser, la chaleur de son corps qui se lovait contre le sien, le frottement de sa veste en cuir contre son manteau. Les sensations étaient si précises qu’il se réveillait chaque fois le visage trempé de larmes, dévasté par cette rencontre qu’il ne ferait jamais.
Les dernières nuits, il savait que c’était un rêve, mais ne pouvait pas la retenir et sa souffrance rendait ces étreintes plus pénibles et plus odieuses qu’il ne pouvait le supporter. Il faut que je me réveille, il faut que je me réveille ! Il embrassait la jeune femme, il se serrait contre elle, mais l’instant était faux, puisque ce n’était pas le sien, il n’appartenait pas à sa vie.
Par la suite, le rêve perdit de sa récurrence, ne s’imposa à lui qu’une demi-douzaine de fois, de façon bien plus imprécise. Mais le visage de cette jeune femme dont il n’avait jamais su le prénom demeura en lui, comme un sortilège, une blessure.
Des années passèrent. Monsieur Vermeer vit partir des collègues de travail, changea de bureau. Il marchait le dos de plus en plus courbé et son visage avait pris une teinte grise. Ses derniers sourires remontaient à qui sait quand et sa tristesse le nourrissait à ce point qu’il l’appelait du bonheur.
Il eut cinquante-huit ans. La lumière du matin éclairait l’appartement ; des oiseaux s’étaient posés sur le rebord de la fenêtre.
C’était un dimanche, et comme tous les dimanche matin Monsieur Vermeer buvait une tasse de café en robe de chambre, écoutant de la musique, assis dans son fauteuil jaune.
Soudain, il éprouva une implosion violente dans sa poitrine. Son cœur était devenu une étoile, grandissant, grandissant d’une façon démesurée avant de disparaître d’un seul coup, dans une dernière et douloureuse plissure.
Le café brûlant se renversa sur le parquet, la tasse s’y brisa en quatre morceaux. Monsieur Vermeer se souleva hors de son fauteuil, tituba et s’écroula dans un râle, une main inutilement levée en direction de son cœur. Monsieur Vermeer était mort.
Durant les dernières années de sa vie, il s’était brouillé avec tous ses amis, trouvant trop complexe d’entretenir toutes ces relations. Quelques rares collègues de travail gardaient un souvenir de lui, mais puisque personne ne prenait de ses nouvelles et qu’il n’aimait pas en donner, aucun d’entre eux n’apprit sa mort avant plusieurs jours.
Après lui, Monsieur Vermeer ne laissa pas même un animal de compagnie. Il avait toujours trouvé les chats trop doux et les chiens trop gais.


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