Anarchie (VII. Conclusion par le son des tambours)

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À considérer les choses sans trop de recul on pourrait songer que les seuls dangers guettant l’anarchiste sont les répressions policières, l’intolérance religieuse, le fascisme moderne – et autres manifestations d’impuissance.

Mais ce ne sont là que des périls extérieurs. Il en est d’autres que l’anarchiste garde en lui comme un secret qu’il ne s’avoue pas.

À tant raisonner par la liberté, à chercher la radicalité en toute chose, l’anarchiste insouciant ou cruel se fait prendre à son propre piège. Il réduit sa pensée à une philosophie de plate violence et ne voit ne dit ne croit rien hors le saccage ; il libère sa seule nature mais asservit et souille celle des autres ; il sanctifie les idées anarchistes au point de s’en faire un culte, de ne plus raisonner qu’à travers lui et de mépriser les liens pourtant évidents qui l’unissent même partiellement à d’autres pensées telles que les franges radicales du communisme moderne, par exemple.

Ainsi, quelle que soit sa pente, il ne sera plus question pour l’anarchiste d’apprendre à devenir qui il est ou de favoriser la liberté et le bonheur des personnes l’entourant. Il deviendra cliché d’égotiste individualiste, nihiliste de foire – autrement dit, pas plus un anarchiste que je ne suis petit-fils de roi.

Je suis difficile, sans doute, bien difficile, mais voici pourquoi : je ne vois pas de différence concrète entre un agresseur se revendiquant « féministe » et un autre se revendiquant « conservateur ». Parce qu’en ces temps bizarres où la pensée manque comme la tromperie est reine, se définir par un mot sans l’expliciter, comme on clamerait un hashtag, ridiculise le poseur et me le rend suspect. Si vous souhaitez tant vous revendiquer anarchiste, commencez par interroger votre propre humanité. Si la sincérité vous importe tant, luttez pour qu’elle éclate partout et pas seulement pour asseoir votre domination.

Historiquement l’anarchie fut qui plus est suffisamment féconde en idées pour constituer une avant-garde fascinante en matière d’amour libre ou d’écologie – et que dire de la part féministe, personnifiée et alimentée par de nombreuses anarchistes à la fin du XIXème siècle ? Nous ne réclamons pas des prophètes puisque nous avons trop peur d’en faire des dieux mais tout de même : Louise Michel, Voltairine de Cleyre, Emma Goldman sont autant de visages qui devraient hanter l’homme se déclarant anarchiste tout en étant un violeur.

Je suis difficile, bien sûr, très difficile, mais le remplacement d’un avilissement par un autre ne m’intéresse guère. Surtout, je me lasse de tous les mensonges, de toutes les pitoyables manœuvres, et je crache avec le même dégoût sur les diffamations de l’extrême-droite que sur les violences que mes semblables commettent ou commettront sur le corps et l’esprit des femmes.

Cette diatribe paraîtra peut-être étrange. Les plus hypocrites diront qu’il ne faut pas désespérer cette basse-cour dans laquelle nous nous battons et nous réchauffons tous ensemble. Je crois au contraire que le regard jeté à notre reflet doit être à la fois le plus sincère et le plus impitoyable.

Parce que je sais aussi l’état actuel de l’anarchie. On en compte bien peu qui oseraient s’en revendiquer le sourire au visage. On en connaît moins encore qui associent la beauté, la joie, l’art et la délicatesse à ces luttes et ces idées.

C’est dommage, mais j’ai plus dommageable encore : le fait que tant et tant d’anarchistes suivent la seule pente des idées et n’agissent jamais. Oui, l’anarchie est merveilleuse pour sa diversité, son infini, mais elle mourra de n’être qu’une somme de grandes et belles pensées jamais partagées.

Agir, agir… que les actions soient concrètes, locales, précises, créatives, apaisées ou plus acides, qu’elles soient celles de cœur désireux d’aimer et de propager un amour de la vie – et ne soient jamais propagatrices de mort, n’avilissent jamais.

Je ne décris pas un cauchemar irrespirable, je constate une réalité nationale. Pédants à leur manière, beaucoup d’anarchistes se contenteront de la grande liberté des pensées sans buts. Jamais d’affiches collées aux murs, jamais de manifestations, jamais d’amitiés nouées durant des années, jamais de main tendue, jamais de poing levé. C’est dommage.

Une nuance, cependant. Il s’agit de se réconcilier avec l’immensité du monde qui nous est accordé. À de très rares exceptions près, notre influence le plus souvent demeure minuscule, mais comment savoir où porteront nos murmures et quelles seront leurs intonations comme leurs réalisations futures ? Je pose cette dernière question en éprouvant des craintes égales à mes espérances puisqu’il est bien des idées très belles, personnelles et libératrices qui furent truquées par des esprits bien petits – demandez à Nietzsche s’il apprécie la postérité de son « Übermensch » !

Cela étant, si nos influences sont minuscules, la plus grande trahison que nous puissions commettre envers nous-même serait de nous en détourner. « Ça ne vaut pas la peine » est une formule d’assassin de la pensée – chacun sacrifiant ainsi inspirations, idées, désirs et rêves sur son propre bûcher.

Si ! Cela vaut la peine, surtout s’il s’agit d’établir dès ce moment présent un peu plus de joie, un peu plus d’entraide. Un texte, une prise de parole, un moment d’aide dans une association ; un prospectus, une caricature, un don de notre poche pleine à la poche creuse. Plutôt que de se tenir bien au chaud dans une confortable coquille, plutôt que de faire de l’anarchie un nouveau clergé, sans attendre pensons et agissons dans cette réalité que nos yeux ouverts contemplent.

Et je pourrais battre ces tambours pendant des années, des années encore. Je pourrais en jouer, comme je le faisais adolescent, à frapper encore et encore cymbales et toms pour que jaillisse le rythme, la danse et la lumière. Encore, encore des tambours pour que leurs échos soient murmures et cris de demain matin. Encore, encore les battements, la cadence et l’improvisation pour ne plus attendre une plausible victoire mais pour la favoriser par les idées les plus belles et les actions les plus concrètes.

Encore, encore, les tambours…

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