Au sujet de « Parfois Colère », roman virtuel
Lien du roman (premier chapitre) : Parfois Colère
Autrice : @cleo_de_5_a_7 (Instagram)
1. Un roman virtuel
Vous l’avez croisée vous aussi et vous aussi vous ne l’avez pas remarquée. C’est une fille qui marche dans les rues, Paris ici, une ville ailleurs. Étudiante, récemment embauchée, artiste peut-être – en tout cas discrète.
C’est une fille qui désire et qui se trompe, une fille à qui la sérénité fait défaut mais qui ne manque pas d’espérances. Lorsqu’elle aura traversé le passage piéton et pris la prochaine rue à gauche, elle s’en ira et vous ne la verrez plus.
De ces silhouettes anonymes, à peine des ombres déjà disparues, de ces visages que l’on n’a pas eu le temps d’aimer et de connaître, l’autrice de Parfois Colère fait un personnage, une histoire, un roman ; un monde.
Il s’agit d’un roman, elle l’a écrit en toutes lettres. Virtuel pour l’instant, pour toujours peut-être. Une histoire inventée dans laquelle son héroïne principale, jamais nommée, se fait notre guide, notre confidente, notre amie. Elle avance dans une ville, Paris, elle a aimé un garçon, Thomas, et ce fut une affection étrange. De chapitre en chapitre, cette fille nous apparaîtra amusante, pétulante, vive, triste. Une certitude : son vague à l’âme ne nous ennuiera pas, ses errances seront nos fêtes. Tout au plus lirons-nous ses jours et ses nuits comme autant de ciels d’hiver, ceux qui ne cessent jamais de changer.
2. Avoir du style
Ici, mes citations ne seront pas rares. Bien mieux que mes commentaires, elles illustreront toute la saveur salée de cette écriture, son habileté et ses charmes.
Commençons par le premier chapitre : « Le verre s’était bien passé, on avait beaucoup discuté, c’était comme retrouver un ami après un long voyage, tout est si familier, c’est difficile de s’en vouloir d’être parti. » (Le Airbnb de Champigny-sur-Marne)
C’est une phrase tout à la fois claire et dense, balancée et rigoureuse, aux rythmes de barcarolle. Faisant de son lecteur un ami, elle ne saisit jamais celui-ci au collet, jamais ne tempête à son visage. Même lorsque les pires horreurs (nous y viendrons) prendront la première place dans son récit, jamais nous n’aurons la sensation d’être percuté par elles – bien au contraire, notre empathie et notre compassion pour cette héroïne rendront lesdites horreurs plus réelles et plus bouleversantes que si elles nous avaient éclaboussé le visage, sans ménagement.
La délicatesse de l’autrice est réfléchie sans être mathématique ou refroidie. Le lyrisme de quatre sous ou la mauvaise page d’écrivaillon débutant ne sont pas pour elle. La vérité, à travers la fiction, doit être dite ; elle le sera.
Certes, il n’est pas qu’une seule « belle manière ». Andrea Mantegna et Cosmè Tura sont de la même génération, peignent à moins de cent kilomètres de distance, souvent leurs sujets se rejoignent et pourtant leurs voix ne sont pas les mêmes, leur vision de la beauté diffère du tout au tout. Il n’est pas seulement question d’un style différent, fruit d’études privées ou des enseignements d’une école : il s’agit de choix personnels, artistiques, il s’agit de fascinations et d’inspirations qui les concernaient eux, intimement.
Cent styles différents de celui-ci auraient pu nous émouvoir, mais parce que ce style est précisément le sien, et celui de nulle autre, l’autrice de Parfois Colère réussit à faire de son héroïne un être vivant, une jeune femme avec laquelle on a tantôt de la peine, tantôt de la joie.
Si le ton varie de chapitre en chapitre, ses effets changent également : « Et puis prendre du temps pour soi quand on est constamment avec soi, c’est ennuyeux. Il y a l’attente, la solitude, l’incertitude et le monde qui continue son mouvement et moi je perdais des gens et je ne savais même pas où j’avançais. »
La première phrase est un aphorisme, une réplique en soi. Une pensée brouillonne, une impression vague, un sentiment indescriptible se trouvent ici rassemblés, clarifiés et transcrit avec des formules limpides. Juxtaposant ces deux phrases, on entendrait les sons contraires d’un accord majeur et d’un accord mineur : c’est là toute la saveur et l’inventivité de ce style doux-amer.
Avez-vous remarqué comme nous avons été accompagnés avec finesse de la comédie à la tragédie ? Ce rire, c’est le rire lèvres fermées, paraissant narquois mais étant finalement sourire triste, sourire quand même. À moins que ce ne soit la Farce, l’éclat de rire brailleur pour faire fi de tout ce qui accable ; à moins que ce ne soit la pudeur quasi-aristocratique d’une autrice qui fait la part belle à un humour fin en balancier avec la brutale réalité des sentiments, des complexes, des violences et de l’insatisfaction.
Dans le même chapitre (Je suis amoureuse de Guillaume), on trouve une méthode identique avec un effet plus fort encore : « J’ai démissionné en janvier, un an et demi après avoir signé mon contrat de travail. J’ai dit au revoir au bureau mal isolé, aux prises qui brûlent quand on débranche les chargeurs d’ordinateurs. J’ai dit au revoir à la bibliothèque, à la cuisine centrale, aux salles de réunion, à mon salaire. »
La drôlerie comme une dernière élégance, une pirouette avec le pouce sur le bout du nez et les autres doigts qui s’agitent – narguer pour ne pas pleurer. C’est d’un travail très spécifique, d’un ton très particulier dont je parle ici. Beaucoup d’écrivains ne savent pas écrire comiquement et dramatiquement. Flaubert clownise avec génie dans Bouvard et Pécuchet mais Madame Bovary déjà et Un cœur simple ensuite sont parsemés de plaisanteries subtiles, d’effets détonants en feux d’artifice. C’est plus qu’une science ou un instinct – c’est un talent. Dans le cas de l’autrice de Parfois Colère, la comédie vient à point nommé, concluant très souvent ses phrases à la façon de ces plaisanteries qu’on échange avec de nouveaux amis et qui constituent plutôt les liaisons que la substance de nos conversations.
Mais la drôlerie exige des acteurs et des victimes. Par volonté de ne pas gâcher votre lecture, je ne ferai que des allusions à ces prénoms répétés de chapitre en chapitre. De même, cette famille dans laquelle l’héroïne revient et que je ne souhaite pas trop décrire. La beauté nacrée de certaines phrases suffit peut-être : « Ma tante adore penser que le pire est un cauchemar qu’elle survivra un jour. » (Pour aller chez eux)
C’est un coquillage luisant dans le demi-jour. Un exemple de style pour éduquer les écrivains qui proustifient en paragraphes confus ou houellebecquisent en pages d’humeur noire ; une leçon d’espoir pour d’autres écrivains qui regrettent de rencontrer si peu de styles originaux, batailleurs, exaltants.
J’aimerais souligner aussi l’humilité de ce style. Il n’est pourtant pas constitué d’éclats de silex, c’est bien une pierre ouvragée. Avec une stupéfiante économie, ses effets chamboulent des kaléidoscopes de couleurs, de sensations et d’émotions. En voici un exemple que je crois significatif : « Le problème avec la jeunesse, c’est moi, le problème avec les femmes, c’est moi, ma génération, j’ai séduit Guillaume et maintenant sa vie est mauvaise, elle ne se raconte pas à Noël. »
La qualité de l’inspiration d’une artiste s’apprécie par de telles audaces. Cette chute de phrase, « elle ne se raconte pas à Noël », est de celle qu’on jalouse autant qu’on l’admire. Tout ce que cette formule suppose de sous-entendus, de conversations glacées, d’acide lucidité, tout un repas, toute une gêne, tout un passé résumés en sept mots ! Ce qu’un paragraphe entier ne suffirait pas à décrire dans le détail n’est pas seulement évoqué mais explicité. Et de quelle façon ? Par quelques mots à peine, sans esbroufe ni grandiloquence. Sur une toile ce serait un trait léger mais qui saisirait et fascinerait aussitôt le regard.
Par la suite, dans un autre chapitre, la technique est reproduite avec un égal brio : « Toutes les personnes de son entourage sont riches, elles ont des maisons secondaires, des parents avec des noms que Google connaît. ». Ou encore : « […] elle n’a pas de remords elle a des intérêts. ».
À nouveau, la concision, la maîtrise et une certaine élégance font de ces formules une réelle splendeur. Ces phrases sont d’une intelligence qui aspire à faire de ses lecteurs des artistes, autrement dit des êtres dont la sensibilité et les perceptions sont plus profondes que celles de leurs contemporains.
S’il m’était donné d’en faire la complète étude, j’expliquerai ce que ces phrases ont de musical, et j’utilise ce terme à dessein puisque l’écriture d’un roman n’est rien d’autre qu’une orchestration littéraire. Il est bien question de rythme, d’accords parfaits, de point d’orgue dans tout Parfois Colère et dans ces phrases plus particulièrement. La tournure n’est pas seulement belle, elle est harmoniquement impeccable.
Mais ne laissons pas l’héroïne principale dans un coin. Cette fille inconnue, cette jeune femme entraperçue, nous avons la chance de la connaître, mieux que nous ne connaissons nos propres amis peut-être. Ses confidences dissimulent mal une peine qui se dessine vaguement avant d’éclater dans un chapitre d’envergure dont je parlerai dans un instant. Quelques-uns de ses murmures sont autant d’indices : « Il me quitterait. Je me quitterais si je pouvais. »
Emmêlée dans des complexes que d’autres lui ont cloué dans la tête, emmêlée dans un monde qui lui fait peur autant qu’elle le provoque intérieurement, emmêlée, cette fille ne cesse pas pour autant d’affronter celles et ceux et ce qui la bouscule. Il est bien des choses et bien des faits qu’elle ne saisit pas, ne comprend pas. Mais nous-même, face aux violences et aux inquiétudes qui font osciller nos vies, nous pourrions nous confier avec le même abattement.
Pourtant il est en elle une part de souffrances qui nous demeure étrangère. Et parce que l’autrice de Parfois Colère ne saurait détourner trop longtemps le regard de la vérité, elle finit tôt ou tard par nous y amener et pour ce faire traduit dans la langue la plus nette ce qui retient son héroïne de vivre une pleine liberté. Ici, il n’y aura de place pour aucune équivoque.
C’est d’abord une locution qui éveille un tintement disgracieux, nous fait faire la grimace, suscite notre dégoût. C’est la part de crasse misogyne symbolisée par ces seuls mots : « le premier mauvais baiser forcé », fragment qui dit tout de cet asservissement devenu ordinaire et devant lequel on (mais combien petit en nombre est encore ce « on », hélas) s’indigne et se révolte.
Pour l’heure, il ne s’agit que d’une note de musique qui deviendra thème, en un autre chapitre : « Les hommes disent qu’on est libérées, nous les femmes, alors le sexe c’est si normal. Notre libération c’est leur excuse, plus de respect, plus de restaurant, plus d’effort. Ils baisent. Et ils baisent mal. »
Puis, la révolte contre l’ignoblerie ordinaire trouve une mélodie plus intime, et plus horrible encore : « Entre nous, on échange les noms des hommes à bloquer et de ceux qui violent en soirée. Les bons tuyaux pour construire un réseau, on les soumet au groupe, on demande si quelqu’une a des infos sur la boîte, la personne, si on a entendu des « trucs relous ». On a fait le pacte sans le dire, de se prévenir des dangers qu’on ne nomme pas vraiment. »
Ce chapitre, Pourquoi aucune femme ne m’écrit ?, l’un des plus longs de Parfois Colère, est d’une fascinante alchimie. Nos millénaires d’histoire littéraire ne nous présentent qu’un désert d’écritures féminines puisque des femmes comme de leur pensée « nos pères tout grossiers » et leurs aïeux et leurs descendants n’eurent que faire. Sans le savoir, on manque toute une partie de l’humanité du seul fait qu’elle fut écartée de nos yeux et chassée loin de nos débats virils, ostracisée et considérée comme la part méprisable devant être tue.
Et soudain, n’écoutant que sa propre curiosité, on découvre et on se trouve saisi par le Journal de l’amour d’Anaïs Nin ou L’événement d’Annie Ernaux qui racontent ce que nous, hommes, n’avions jamais soupçonnés – ce qui pour nous n’existait pas puisque auparavant cela n’avait jamais été conté ou si peu, si peu. D’aucuns rétorqueraient : « De brillants et masculins littérateurs s’y étaient sans doute déjà essayé avant elle, et que faites-vous du divin prisme de l’imagination qui nous permet d’imaginer et créer une autre réalité que la nôtre, de peindre des tourments de femmes même si nous sommes des hommes ? » Est-il utile de répliquer que ce n’est en rien la même chose ? Que cet argument d’offusqué, si c’en est un, demeure indigne et insignifiant ?
Parfois Colère et ce texte en particulier brisent ce silence, silence de femmes qui n’éclate que trop peu souvent et qui très vite est atténué par des êtres immondes. Afghanes ou françaises, athées ou juives, qu’importe hélas nationalités et croyances puisqu’on y retrouve encore la domination, la haine, le silence imposé, les coups, les meurtres. Les victimes souhaitent s’exprimer ? Chut, chut – laissez les hommes opprimer en paix !
Je vous le dis donc : faites imprimer ce texte et placardez-le sur tous les murs comme de modernes dazibaos. Laissez le chapitre Pourquoi aucune femme ne m’écrit ? à la vue de tous afin que tous aient honte de leurs comportements et de leurs actes présents ou passés, qu’ils aient effleuré de très loin ces horreurs misogynes ou qu’ils aient fait pire. Et que d’autres, qui n’auront peut-être pas le talent de l’autrice de Parfois Colère mais garderont en elles ou en eux une entaille semblable à celle de son héroïne, que ces êtres anonymes posent leurs yeux sur ces mêmes lignes pour y voir le reflet au fond réconfortant d’une entraide secrète face à cette violence qui est la honte de l’homme, la honte de cette époque et de toutes les autres, cette violence qui endiguera toujours la venue de l’égalité tant qu’elle ne sera pas comprise et balayée à son tour.
3. Être artiste
Jusqu’à présent, j’ai bien peu écrit – sur elle.
Auparavant, l’autrice publia des poèmes publiés en auto-édition – il y a deux ans de cela, environ. Des publications étudiantes et un journal intime, dont le style est repris lors d’un unique chapitre de ce roman.
Très vite, on le constate, l’autrice en vint à ce livre virtuel. Tandis que nous étions tous très occupés à faire tant d’autres choses, l’autrice de Parfois Colère créa de septembre à décembre 2023 chacun de ces chapitres. Une œuvre d’art, un roman – à vingt-six ans. Et voilà. Aussi simple que cela. Cette écriture cathartique qui lui permit de « passer à autre chose » (pour reprendre sa propre expression) fut une incroyable moisson.
Il n’existe peut-être que deux sortes d’artistes : ceux qui regardent et ceux qui éprouvent. Pour simpliste qu’elle paraisse, je crois la distinction très nettement admise par quiconque s’intéresse même de façon superficielle à l’art. Ne distingue-t-on pas les artistes qui écrivent sur eux des artistes qui écrivent sur les autres ?
La distinction que je souhaiterais établir est du même ordre, même si elle mérite nuance – après tout, de nombreuses contemplations éveillent des émotions et la peinture d’un autre que soi peut conduire l’artiste à une confidence des plus personnelles.
Concernant l’autrice de Parfois Colère, je ne sais trop encore si elle appartient au premier ou au second état d’esprit. Ils sont très nombreux les détails subtils que son regard photographique a relevé avec une méthode ahurissante. Ainsi, cette artiste qui écrit avec le sang battant aux tempes dans la joie ou se liquéfiant au ventre dans la détresse se charge aussi de magnifier une simple tasse à tisane ébréchée, jusqu’à en faire un inoubliable symbole.
Il n’est pas question de « trucs » ou de « combines ». Toute littérature qui se cuisine est sans audace, sans inspiration, sans chaleur. L’autrice de Parfois Colère a l’instinct suffisamment sûr et, sans doute, les brouillons passés suffisamment raturés pour savoir saisir et retranscrire la vérité dans ces mots devenus chair, émotion, souvenir – réalité.
Pour mieux comprendre sa logique et ses inspirations, notons que Parfois Colère porte comme sous-titre : « Pour lire l’histoire, il faut remonter à la première page. » La formule n’étonne guère. Toute la progression de ce roman virtuel est rétrospective ; même lorsque le lecteur pense aller de l’avant, il est guidé et marche à reculons. Ainsi nous saurons de nombreuses choses sur cette fille un peu perdue, portant la mort d’un visage aimé et la chute d’une amitié agitée de mépris, de rancœurs et de blessures. Nous apprendrons à la connaître, de mieux en mieux, des contemplations amusées aux déclarations vitrioliques. Mais cheminant de chapitre en chapitre avec elle, subtilement, nous remonterons le temps.
Parmi ses auteurs favoris, l’autrice de Parfois Colère cite Annie Ernaux et Rainer Maria Rilke, qu’elle lit en allemand. Deux auteurs pour deux visions, l’une contemporaine et l’autre plus ancienne, l’une fascinée par les rêves du passé, l’autre s’interrogeant sur les rêves d’amour.
Pourtant, je ne voudrais pas que l’on imagine l’autrice de Parfois Colère comme l’équilibre parfait entre ces deux artistes fort différents. Si elle a saisi dans ces deux œuvres des obsessions qui l’intéressent, son style demeure le sien. Et ce n’est pas une mince affaire que d’avoir un style littéraire à vingt-six ans seulement.
À l’en croire, l’autrice rédigea chacun de ces chapitres sans connaître leur but – le terme du texte n’était pas même une ombre lorsqu’elle entamait son écriture. Il fallait au moins que cette confidence vienne de la bouche de l’autrice elle-même pour qu’on y croit. Pour un peu, on penserait à une coquetterie – les artistes, et les écrivains en particulier, sont des êtres particulièrement coquets – mais non, il ne s’agit pas de cela, c’est bien la vérité.
Mon étonnement tient sans doute à ce qu’à la second lecture plus encore qu’à la première la structure de ce roman se dessine comme une cathédrale dans la brume. Même les passages qui semblent méditations vagabondes suivent en réalité des idées précises qui dévoilent d’autres faces aux amis-mauvais-amis de l’héroïne ou révèlent celle-ci sous un autre aspect de sa vie.
Cette pensée architecturale n’est pas commune, de même que ce style qui palpite et se complète dans une régénération constante. Tenir un style pendant une page ou un chapitre, ce n’est pas une évidence ; le tenir durant toute une œuvre, et donner à ces pages une seule et même tonalité qui jamais ne faiblit, jamais ne paraît bassement copiée ou piètrement torchée, cela est d’une saisissante maturité artistique.
En effet, tout cela n’est pas simple puisque le bégaiement littéraire est une épidémie moderne d’une ampleur inconcevable. Il est peu de livres de fiction qui aujourd’hui échappent à cette pente – il faut dire que leurs auteurs n’ont pas grand-mal à repousser cette tentation et songent peut-être que leurs chaos confus et creux seront très jolis. Être ou vouloir être personnel ne suffit pas à faire de la belle littérature. Et du reste, même le chaos est d’une peinture très complexe, tandis que les bafouillages sans inspiration qui s’essoufflent et meurent bien vite, ah, voilà une écriture bien plus facile et bien plus commune, affreusement commune dans notre moderne littérature-marchandises.
L’autrice de Parfois Colère est d’une personnalité suffisamment artistique pour se reconnaître avec justesse comme personnelle et ne pas s’y complaire. De sa singularité reconnue elle se fit une gloire dont voici les reflets. Si l’on n’est peut-être pas plus sérieux à vingt-six ans qu’à dix-sept, on peut assurément être une artiste, artiste pour soi, artiste pour l’art lui-même, et non artiste pour un éditeur chenu ou un ruban sur la poitrine.
C’est un trait d’argent qui éclate en feu d’artifices à l’instant où on s’y attend le moins. La ligne sûre d’une personne qui, à l’inverse de son héroïne, ne semble pas tâtonner confusément dans un monde hostile lorsqu’il s’agit de le décrire. Il est fascinant de constater que l’adjectif convenant le moins pour caractériser ce style est le suivant : saccadé. Pas un seul instant cette histoire ne s’arrête, passant d’un écho à l’autre, d’une image à l’autre, d’une douleur à l’autre, mais chaque transition, chaque envolée, chaque caresse et chaque cri est d’une légèreté incroyable. Porté, emporté par les mouvements et la chaleur du feu – ce même feu qui guidait son esprit et ses doigts lorsqu’elle écrivit cette histoire.
J’admire que Parfois Colère puisse être rédigé dans un style qui ne soit ni celui de l’Académie, ni celui de l’écriture automatique. Sa calligraphie est travaillée avec une extravagante minutie, ne laissant pas flotter dans le vide le moindre détail et n’alourdissant pas un seul instant son propos. Pour un esprit d’artiste, ces pages sont le témoin d’une liberté jamais désordonnée. Tout est emporté par cette vitalité qui nous fait traverser l’orage et les soleils d’été, et du début à la fin, du passé au présent (à moins que ce ne soit l’inverse ?) des mélodies toujours changeantes et toujours harmonieuses ne cessent de se répondre.
Lire Parfois Colère pour cette raison est délicieux. Comprendre son autrice, envisager même de façon impressionniste sa création et ses heures d’écriture est fabuleux. Ici encore, elle se tient éloignée des médiocrités premières par lesquelles, je le crains, nous passons tous lorsque nous voulons écrire mieux. À ce degré d’inspiration, de travail et de plaisir, sa ténacité n’est pas un acharnement, sa rigueur n’est pas un emprisonnement, sa passion n’est pas une flagellation.
C’est une victoire d’artiste. Voici le dernier refuge, le seul lieu libre : un écran de téléphone ou d’ordinateur et dessus la feuille blanche. Autrement dit : l’infini.
Pour conclure, je rapporterai ici un fragment de nos échanges. L’autrice m’apprit que cette œuvre de fiction n’avait pas été écrite sur des carnets, puisque l’écriture sur du papier est pour elle « plus intime ».
Cette sensibilité aussi est celle d’une véritable artiste. Un détail sans doute, une anecdote cocasse comme celle de Balzac trimballant la même table de travail au fil de ses créances. Bien plus qu’un détail, j’y vois une preuve supplémentaire, non pas celle du don (on se pavane comme on s’humilie sous ce faux or) mais celle de l’inspiration faite volupté. Un goût pour l’art, pour cette histoire qui une fois lue laissera en cadeau des émotions et des visages éprouvées et connus. Un appétit de vivre qui ne se contente pas seulement des sensations ressenties et réclame cette incompréhensible, merveilleuse et tragique réponse : l’écriture, la création. Simplement cela. Tout cela.
Addendum. Il est très rare qu’un écrivain soit suffisamment talentueux pour créer des personnages qui possèdent une substance. Beaucoup d’êtres de papiers ont moins de consistance qu’un ectoplasme : leur existence est plus malingre qu’un prénom, on suit leurs élucubrations le sourcil froncé, et finalement on soupire et on jette le livre puisqu’on n’y croit pas. Quelle défaite pour un écrivain !
Or, au terme de Parfois Colère, il vous sera sans doute très difficile d’oublier Thomas ou Emma, les deux personnages les mieux décrits et les plus fascinants à mes yeux. Peut-être confondrez-vous Romain et Guillaume, mais comme parfois le passé se brouille avec le présent, l’espace d’un instant.
Et surtout, cette héroïne dont personne ne connaît le nom et qui poursuit sans doute sa vie quelque part à Paris, cette fille emmêlée, elle, jamais vous ne l’oublierez.



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