(Film Lee, réalisé par Ellen Kuras)
Le cinéma est le seul art qui du fait de ses contraintes techniques et de ses modes changeantes admet une réduction grossière de riches existences, un résumé brouillon de concepts denses. Le biopic en cela est souvent confondu avec la biographie, ce qui est une erreur. S’il existe hélas de bien mauvaises publications semblables aux articles de mauvais magazines, il existe surtout des volumes biographiques intéressants et érudits, parfois même animés par un style très plaisant, qui permettent de saisir une vie, une époque et une œuvre entière, tout cela en une seule lecture.
Que peut le cinéma lorsqu’il ambitionne à son tour de raconter une vie ? Sera-t-il toujours impuissant, bien loin de l’exhaustivité ? Je le redoute, puisque même des biopics fameux s’illustrent par leur médiocrité : les uns parce qu’ils sont une ratatouille sans goût chargée de scènes emphatiques comme autant de grumeaux, les autres parce qu’ils bâclent une vie inspirante à trop vouloir la réduire, l’embellir ou la faire entrer dans d’étroites structures scénaristiques.
Le film Lee d’Ellen Kuras appartient sans conteste à la seconde catégorie. La vie de Lee Miller se trouve réduite aux années 1938-1946, ce qui suscite ma rêverie1. Comment croire que soixante-dix ans d’existence puissent être résumés par huit d’entre eux, lesquels doivent être contés en cent-seize minutes ? Il suffit pour ce faire de céder à toutes les complaisances et de réduire à leur squelette ces êtres de chair et de sang pour les faire danser en rythme, quoique maladroitement !
Le rythme doit être ici mis en cause. Afin de susciter une émotion, le septième art se trouve limité par la pauvreté de ses moyens : pour qu’une succession d’images nous touche, il faut que ses techniciens, ses artistes et ses artisans aillent à l’essentiel. Aussi, concernant Lee Miller, le surréalisme, sa carrière dans le mannequinat, ses années d’apprentissages et de découvertes en tant que photographe, toute cette part de sa vie est au mieux murmurée, au pire éclipsée. Ne nous y trompons pas : Lee n’est pas un biopic de Lee Miller mais un film de guerre, il ne vise pas à conter la vie de Lee Miller mais à suivre celle-ci tandis qu’elle photographie la guerre.
Cette facette se trouve en confrontation perpétuelle avec les exigences du biopic qui imposent l’apparition de quelques figures connues (Eluard, la Libération de Paris, Vogue…) lesquelles sont tantôt des évocations très réussies comme cette poésie tombée du ciel, tantôt bâclées en une phrase (Man Ray, dont la présence en 1938 est déjà anachronique) puisque le temps dans le septième art est autant coûteux que compté.
On aura deviné peut-être qu’un film soumis à autant de contraintes, devant répondre à autant de critères et suivant autant de voies contradictoires peine à raconter une histoire unie et unique. Hélas, c’était bien là sa promesse ou du moins son fumet !
Ainsi, l’erreur consisterait à voir dans le film Lee une biographie, un biopic : ces deux termes sont injustifiés. Lee serait film de guerre s’il ne se trouvait pas agité dans tous les sens, tel un jongleur éperdu de maladresse qui tente de rattraper cette balle, et cette balle, et cette autre balle qui roulent au loin.
À voir Lee et à s’en souvenir, on s’étonne d’avoir si peu vue l’artiste au travail. Kate Winslet est filmée d’emblée en photographe reconnue et entourée, sûre d’elle-même, inscrivant dans son art, inlassablement, un monde en guerre et des êtres en souffrance. Ce parti pris nie toute la richesse de son passé, ce qui rend quelque peu factice cette photographe qui évolue d’un bout à l’autre de l’écran. Sans passé, un artiste n’est plus qu’un masque sans vie.
Il est vrai, une telle lacune n’a pas que d’implacables conséquences : son empathie, son humanité, sa fragilité et sa pugnacité transparaissent dans de nombreuses scènes. Les photographes de notre temps apprécieront la posture de l’actrice principale, jouant à merveille ce regard curieux et acéré, ces épaules légèrement voûtées, ce corps se concentrant autour de l’appareil qui dans un mouvement du doigt figera le monde mouvant.
Mais c’est assez peu pour peindre une artiste, ce qui est d’autant plus dommageable dans le cas de Lee Miller dont la vie ne peut se concevoir sans cette floraison explosive qui la porte d’une fascination à l’autre, d’un désir à l’autre, d’une idée de cliché à l’autre. Le film Lee décrit bien moins l’artiste ou sa créativité que son époque ; encore une fois ce film n’aime et ne décrit que la guerre, dans ses teintes vert-olive et gris de décombres.
Il apparaît que les grands thèmes de sa vie sont jetés dans un cri, en courant. Aucun ne sera l’objet d’un long développement, aucun ne sera éclairci, et plus d’une fois l’envie nous prend de ralentir cette cadence, de tirer scénaristes et réalisatrice par la manche pour leur gémir « Doucement, doucement » puisque après tout chacun de ces thèmes est en soi fascinant2.
Face aux œuvres qui appauvrissent une vie entière, j’éprouve quelque amertume. Ce n’est plus d’une artiste dont on fait l’éloge, mais de la statue de celle-ci. D’une notule de dictionnaire on fait tout un film et d’une postérité on fait une œuvre d’art – la vie de Lee Miller suffisait.
***
1J’excepte les rares interludes durant lesquels une Lee Miller vieillissante conte son passé à son fils, « truc » de scénariste affligeant de banalité dans son jeu de questions-réponses entre le présent et les souvenirs.
2Il est à noter que l’un de ces thèmes sera plus accentué que les autres, et assez finement. Les femmes tondues à la Libération favorisent une parabole féministe qui rassemble tout au long du film plusieurs figures allant de la petite fille rescapée des camps à Lee Miller, se décrivant enfant elle-même.



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