La mort, qu’il nous faut bien regarder en face, porte un visage que je ne connais pas. Sur elle il est vrai on se trompe plusieurs fois et les pensées que nous lui accordons varient avec l’âge : ignorée, redoutée, défiée, oubliée, souhaitée…
Souvent nous nous méprenons sur sa fantaisie puisqu’elle aime à surprendre. Souvent les massacreurs autorisés et les tueurs isolés se relaient pour lui faciliter la tâche mais toujours mystérieuse, la mort n’a pour nous de concret que l’expérience malheureuse qu’en font les autres.
Depuis la naissance de l’humain, tous s’interrogent à son sujet et les artistes les premiers – quelle œuvre n’est pas hantée par la mort, même lorsqu’elle s’emploie à la repousser et la nier ? Les figures, les cris et les idées varient avec les âges, et les moins clairvoyants sont les plus atrabilaires ou les plus narquois : Matthieu Galey dans son Journal s’imagine en relisant d’anciennes pages au soir d’une longue vie, puis redoute de mourir d’une maladie du cœur et finalement s’éteint des suites d’une déliquescence physique et neurologique, la maladie de Charcot, qu’il n’avait pas imaginé un seul instant.
Il faut dire que la mort frappe à sa guise, au gré d’absurdités humaines et de hasards que l’on dit destinés. Surtout : la mort nous est commune, redoutable puisque diffuse. Elle est aujourd’hui sur toutes les premières pages, récitée en mille couplets aux journaux télévisées. Concernant un instant si bref, un si court passage du réel à l’inconnu, les histoires ne manquent pas et constituent un commerce comme les autres : les thrillers ont leurs robes de deuil sur plusieurs rayonnages et sur nos écrans les cadavres fictifs ou non ont plus de part que l’amour ou la sexualité. Nous parcourons des paysages macabres, redoutant le serial killer que nous ne rencontrerons jamais ou la guerre qui frappe (heureusement !) des pays moins occidentalisés que le nôtre.
Aujourd’hui nous avons appris que la mort peut se tenir assourdie dans nos organes ou venir de l’homme qui commettra notre crime comme tant d’autres en commirent avant lui. En avant de nous, notre anxiété ou notre lucidité nous présentent d’autres décors, de multiples fins du monde : chute de notre Empire familier, dévastations climatiques, astre apocalyptique qui sur nous va tomber ! Quelques-uns, antiques sans en avoir l’air, redouteront peut-être la venue des Barbares ou les échos vieillots du tocsin.
Qui sait ? Peut-être notre terme viendra d’une autre source que celles rabâchées à loisir. Quelle logique guide la mort, elle qui touche notre épaule suivant son bon plaisir ?
Nous nous considérons si modernes en comparaison avec nos ancêtres grotesques fuyant ou affrontant les tigres à dents de sabre. Eux, terrorisés et avançant pourtant sans cesse tandis que la mort les traque… aujourd’hui, dites-moi, vous sentez-vous moins angoissés ? Sur ce dernier chapitre, quels bouleversements sont à constater depuis les premières stupeurs de l’humanité ? Nos inquiétudes sont comme nos extases – éternelles.
Peut-être la mort n’est au fond que cette ombre qui nous pourchasse. Face à ce néant impossible à penser, il nous faut bien inventer des images, des récits, des présages et des rites, et nous y accrocher comme nous le faisons en voyant l’amour sur un visage. Cette morte présence, impossible de s’en débarrasser, elle reste comme une maladie universelle dont personne, n’en déplaise aux ressuscités, n’a jamais pu guérir.
Pourtant, nous avons essayé, essayons encore de vivre sans elle. Nos distractions modernes, à l’infini scrollées, n’ont pas d’autres buts. Nos drogues, nos amours, nos créations et nos luttes n’ont pas d’autres buts. Est-ce un mal d’essayer, même si nous sommes convaincus d’échouer ? Non, puisque c’est là sans doute notre humanité.



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