Bartholomée le Voluptueux

Échappées à cette nuit d’été, des senteurs de foin coupé, les crissements épars des insectes et par instants une brise légère gagnaient la chambre du malade. La tête tournée en direction de la fenêtre ouverte, étendu dans son lit Bartholomée souriait.

La lampe n’éclairait qu’un seul côté de son visage. Sa poitrine se soulevait dans un effort désespérant, une lutte inachevée qu’un soudain affaissement rendait dérisoire. Un souffle d’air mince que la douleur érodait s’échappait de ses lèvres sèches, entrouvertes. La fièvre battait dans son corps, avec violence, à crever sa poitrine, à faire éclater son crâne.

Malgré cette souffrance et cette terreur, chaque instant plus présentes en lui, Bartholomée gardait conscience de ce qui l’entourait. Il éprouvait la nuit d’été, fraîche, sensuelle, vers laquelle il tournait son visage comme pour s’y abreuver. Il entendait aussi les pas de Miranda, les casseroles et les verres qui s’entrechoquaient, l’eau qui se répandait dans la douche, les portes qui se fermaient. Depuis longtemps, leur amitié ne les embarrassait plus, aussi Miranda et lui partageaient-ils depuis trois mois cette maison comme s’il en avait toujours été ainsi.

Bartholomée ferma les yeux. Il voulait ressentir le moindre souffle d’air, percevoir la plus discrète note qu’un oiseau, un insecte ou un chien porterait dans la nuit, comme une offrande. Il perdait la notion du temps, le temps n’était plus régi par les minutes et les secondes ; à présent, il percevait moins la pulsation de son sang que celle de la nuit.

De ce fait, Bartholomée n’entendit pas Miranda entrer. Ce fut sur son front la caresse du chiffon imbibé d’eau fraîche qui lui fit comprendre sa présence à ses côtés. Et pourtant, en prenant soin de lui Miranda n’avait pas déchiré sa contemplation. Les sens de Bartholomée semblaient accaparés par cette nuit d’été, comme une conversation dont il ne pouvait plus se distraire et qu’il suivait avec le plus grand intérêt, même en détournant la tête.

« Comment tu te sens ? »

La voix de Miranda était encore troublée par la tristesse. Elle avait dû pleurer avant de monter les escaliers.

Bartholomée ne lui répondit pas. Il la voyait à peine, tant sa fièvre et sa souffrance étaient grandes. Lorsque Miranda lui parlait, et lorsqu’il lui répondait, Bartholomée ne savait plus s’il rêvait ces paroles ou s’il les prononçaient réellement.

Pendant un moment, il n’y eut que le son du chiffon que Miranda trempait dans une petite bassine. Elle le trempait à plusieurs reprises, le tordait entre ses doigts, puis, avec des gestes précautionneux, elle passait ce chiffon humide sur le visage brûlant de Bartholomée.

Et soudain, la nuit se fit plus calme, plus immobile encore. La brise s’éteignit, les insectes se turent. Bartholomée dit d’une voix faible :

« Éteins la lampe, Miranda. Éteins-la. »

Après un instant d’hésitation, Miranda s’exécuta. Clic – et l’obscurité dévora la chambre. Parce que cette nuit était sans clarté, à présent ils ne pouvaient plus voir le visage de l’autre. Plissant les paupières, Miranda croyait reconnaître la forme épaisse de Bartholomée étendu, mais cette silhouette ne se distinguait plus de la tête du lit, des couvertures, du mur. Elle sentit en elle un frisson qui se libérerait en un cri de peur si le silence n’était pas rompu en cet instant précis.

Bartholomée soupira, profondément. Et alors, il se mit à rire. Un rire doux, fluet, comme un ricanement gentil. Il comprit. Elle comprenait aussi, et ses doigts se crispèrent une dernière fois autour du chiffon, avant qu’elle ne l’abandonne dans la bassine.

« On y est Miranda. On y est. »

Dans le noir, Miranda hocha la tête. Le rire de Bartholomée le reprit, comme un sanglot étrange. Elle crut l’entendre se tourner en direction de la fenêtre, comme s’il se couchait sur le côté, cherchant la position la plus confortable avant de s’endormir.

Il parla alors, longtemps. Ce fut un discours confus, à plusieurs reprises interrompu par la douleur qui lui arrachait un râle. Miranda n’osait pas l’interrompre. Une gravité nouvelle imprégnait cet instant et elle demeurait attentive, assise contre le lit, l’écoutant de toutes ses forces.

Durant cinquante ans, ses parents avaient porté au visage une même lassitude, une égale résignation. Durant des années, à travers les rares éclats de rire et les silences lourds, Bartholomée avait contemplé cette expression, et délaissant ses parents en quittant l’adolescence (puisque c’est là l’usage) il se promit de ne jamais leur ressembler.

C’était alors une pensée confuse, et s’il lui avait fallu l’expliciter, définir avec netteté ce qui l’inquiétait et le dégoûtait tant concernant son père et sa mère, Bartholomée se serait sans doute couvert de ridicule. Pourtant, avec les années, s’éveillant de certains rêves ou traversant certains instants de réflexion, il croyait effleurer une vague compréhension de son trouble.

Durant toute son enfance, Bartholomée avait été le spectateur privilégié d’une tendresse affadie. Unis par les liens du mariage et de la parentalité, le bonheur de ses parents ne s’exprimait qu’à travers une platitude désolante, un maladroit jeu de mimes. Dans les remarques de son père, dans les murmures de sa mère, Bartholomée percevait toujours une note précise : la morosité.

Bien après qu’il ait quitté sa chambre d’adolescent, Bartholomée comprit avec stupéfaction qu’il créait de jour en jour une vie qui lui était personnelle, une vie en tout point opposée à celle de ses parents. Loin de le bouleverser, cette constatation le soulagea et rendit leurs liens plus simples encore.

Qu’est-ce qui rendait Bartholomée si singulier ? Un attrait passionné pour la sensualité, et cela dès la fin de son adolescence. Étudiant, découvrant la sexualité partagée, l’union à deux, l’indépendance et la liberté, Bartholomée s’était transformé, s’approchant à chaque rencontre de celui qu’il était réellement. S’épanouissant auprès de femmes qui l’instruisirent, l’aidèrent à mieux comprendre où et comment leur apporter du plaisir, Bartholomée se sentit possesseur d’une philosophie nouvelle. Soudain, et pour toujours, le plaisir devint pour lui la seule obsession. Il ne pouvait imaginer d’instant plus agréable que celui des étreintes partagées, les plaisirs vécus le corps nu et l’esprit libre ; il ne pouvait concevoir qu’on ne souhaite pas vivre et revivre ces instants d’amour, allant de la joie complice à l’extase commune, tous ces instants sans ambiguïtés et sans mensonges, ces instants nus, en somme, dans tous les sens du terme.

Bartholomée comprit son bonheur en constatant à quel point ces premières affections l’enlevaient à des réflexions brouillonnes et immatures pour lui faire connaître la volupté dans ce qu’elle a de plus simple et de plus pure. Curieux de nature, il s’émerveilla de tous ces visages, toutes ces intonations de voix, tous ces corps et tous ces rires qu’il rencontrait ici et là.

En quittant ses études, il se sentait déjà mûr et cette force le rendait d’autant plus attractif. Il avait durant ces années d’apprentissage créé des liens érotiques avec certaines de ses amantes. Si l’une d’entre elles, rencontrée la première année, avait cessé de le voir peu de temps avant son diplôme, jamais Bartholomée n’avait éprouvé le désir de nouer des liens sentimentaux. Et ce refus, naturel et sans équivoque pour lui, l’interrogeait.

En effet, parmi ses camarades de cours, il rencontrait beaucoup de couples qui n’envisageaient pas un seul instant d’aimer et de s’aimer autrement qu’ils ne le faisaient. Pour eux, le désir ne pouvait exister qu’envers une personne aimée et l’affection éprouvée de longue date était la seule et unique condition à la jouissance.

Parce qu’il demeurait le plus souvent solitaire, Bartholomée ne s’étonnait pas que son caractère et le leur soient en tout point contraires. Narquois, auprès de ses amantes il ne tarda pas à qualifier ces affections « d’amours tièdes ». Oui, voilà ce que c’était, cela et rien que cela ! Des désirs plats et banals, que tout le monde ou presque partageait, et qui s’accompagnait d’un cortège adorable : possession, jalousie, domination, frustration, servitude, violences… non, tout cela n’était pas pour lui.

Ses amantes riaient avec lui ou tempéraient avec plus de sérieux ses propos fantaisistes. Peut-être que Bartholomée avait éprouvé une rupture pénible, un premier chagrin amoureux dont il n’avait jamais pu guérir ? En vérité, Bartholomée gardait de nombreux souvenirs de son adolescence, de merveilleux souvenirs et de tristes souvenirs, mais il jugeait assez sévèrement ses émois d’alors. Est-ce qu’il avait été amoureux, est-ce qu’il avait souffert ? Il avait eu des petites amies, il avait vécu avec elles les premières fois, et toutes ces années lui laissaient l’impression d’une beauté désuète dont il parlait sans gêne mais sans regrets.

Au fil de ses expériences, la conviction de Bartholomée demeurait inchangée. Il ne comprenait pas ce culte voué par toutes ces jeunes personnes au sacro-saint couple monogame. Lui, encore trop obnubilé par la pensée des parents qu’il n’avait pas quitté depuis bien longtemps, trouvait ses amours libres et érotiques si palpitants qu’une union plus restrictive, soumise à des règles de privation et d’engagements plus ou moins tacites, était à ses yeux inconcevable.

Qui plus est, Bartholomée éprouvait une reconnaissance infinie envers les personnes qu’il aimait, même si ce n’était que pour une nuit ou deux. Dans leur ouverture d’esprit, leur regard simple porté sur la vie et ses charmes, il reconnaissait une nature entrant en résonance avec la sienne. Et lui qui avait eu si peur de ne pas être compris, lui qui craignait l’emprisonnement autant qu’il chérissait sa solitude, il s’émerveillait de trouver un accord aussi parfait avec des femmes intéressantes, intelligentes et qui, toutes, lui apportaient du plaisir à leur façon intime, personnelle.

Face à ces aventures, le restant de sa vie lui paraissait dérisoire. Il fallait bien travailler après tout, alors il travailla. Intégrant une entreprise vendant des voiliers sur la Côte d’Azur, Bartholomée trouva dans cet univers une fausse superficialité qui lui convenait tout à fait. Il alternait des journées dans son bureau ensoleillé et d’autres passées à fouler les planches de la jetée, trop clairvoyant quant à la futilité de ces loisirs pour nantis. Après tout, ce luxe proposé était prétentieux et faux : l’entreprise ne proposait que des voiliers moyen de gamme et les clients qu’ils rencontraient se prétendaient riches, aspirant à l’être mais persuadés au fond qu’ils ne le seraient jamais. Tout cela faisait bien rire Bartholomée qui avait eu la chance de trouver un métier plaisant qui, pour lui, n’avait pas une grande importance puisqu’il n’y perdait qu’une part minime de son temps et de son esprit – ses intérêts véritables restaient ailleurs. À des amantes, lesquelles étaient ses rares et uniques confidentes, il disait tout de go que la distinction entre l’intime et le public, pour lui, était toute faite : au fond de lui, il estimait et estimerait toujours beaucoup plus les nuits d’amour en comparaison avec les journées de travail.

Comment pouvait-il mettre sur un pied d’égalité le travail et les étreintes, les baisers aux milles nuances, les caresses et cette chaleur humide qui vous envahissait, vous emportait tout entier ? Et la sensation de rejoindre son propre corps grâce au corps de l’autre, et les sourires, les regards, les murmures si doux et sincères qui nous persuadaient que cette sensation sublime, semblable à aucune autre, était également partagée, quoique d’une autre manière sans doute ? L’osmose, l’alchimie intime, les frémissements et les exaltations, comment tout cela pouvait-il être oublié, mis de côté, considéré comme équivalent à quoi que ce soit dans ce satané monde ? Et pour établir toutes les nuances de ces joies, une vie entière n’y suffirait pas tant le plaisir adopte des formes diverses – ces photos et ces messages envoyés tard le soir, ces attentes passionnées où chaque rêverie nous fait rire tout bas, ces matins où les rues paraissent aussi neuves et régénérées que vous, ces après-midi où l’on marche en sifflotant une mélodie joyeuse sans savoir pourquoi mais en sachant très bien pourquoi…

Comment, comment pouvait-on trouver tout aussi appréciables un café bu un jour de pluie ou une randonnée en plein midi ? Rien, non rien pour Bartholomée n’était comparable à ces heures intimes, que ce soit en intensité, en douceur ou en grandeur.

En somme, des désirs le portaient avec la même force et la même tranquillité que des sentiments portaient d’autres êtres vers des amours tièdes. De plus, et de la même façon qu’il se trouvait séduit par des beautés tout à fait dissemblables, il voulait bien concéder que le centre unique ou la grande vérité étaient deux absurdités sans nom : chacun trouvait la joie où il le désirait et Bartholomée reconnaissait lui-même que sa vie était riche d’affections, mais à sa façon particulière. De ce fait, si le plaisir partagé dans la sexualité créait une complicité et une tendresse certaines, Bartholomée ne les refusait pas. Une belle histoire pouvait ainsi naître et se poursuivre à la condition qu’elle n’ait pour seules attaches que la sensualité et le plaisir d’éprouver du plaisir ensemble.

Pour cette raison, Bartholomée comprit de moins en moins que l’on puisse désigner certaines relations comme étant « sérieuses » et d’autres comme étant « légères ». En plus d’être snob (à sa façon) il trouvait malvenu d’établir de telles échelles de valeur. Bartholomée ne tardait pas à voir le mensonge et l’illusion que supposaient de telles différenciations. Parce que les couples monogames constituaient une majorité, parce que la société en faisait un but à atteindre et un atout économique, les acteurs de ces relations avec une prétention certaine se qualifiaient de sérieux et sérieuses… mais Bartholomée ne voyait rien de plus sérieux que le plaisir sincère, partagé et vécu ensemble, le temps d’une nuit, le temps d’un instant. Il ne raisonnait pas au-delà de ces engagements-ci, qui pour lui étaient les plus authentiques, sujets à la sincérité la moins hypocrite puisque dénués des falbalas dont s’encombraient la majorité des couples monogames. En effet, où se trouvait le plaisir lorsque celui-ci était bridé par des logiques de domination, soumis à des obligations contractuelles, régie par toutes sortes de conventions héritées des temps où la chasteté et la règle religieuse triomphaient ?

Oh, Bartholomée aurait pu en dire beaucoup encore sur ces absurdités qui le rendaient amer ou hilare ! Les habituelles et minables tractations des humains ! Parce que mon désir n’est pas comme le tien, parce que ma vie est différente de la tienne, alors tu vaux moins que moi et peut-être même que tu vaux moins que rien ! Comment s’étonner qu’en le traitant de frivole et d’insouciant Bartholomée répliquât en qualifiant ces couples mous d’amoureux tièdes ?

La tristesse d’une époque de même que la répugnance manifestée envers toute joie dépassant les limites ordinaires le firent passer longtemps pour un original. Bartholomée se consolait dans une solitude joyeuse où il se sentait épanoui, de même qu’il soldait tous ces débats en partageant le lit de ses amantes avec lesquelles et grâce auxquelles il s’épanouissait d’autant plus.

Taquines et souriant à demi, quelques-unes parmi elles – c’étaient des femmes de dix ans plus âgées – lui avaient demandé pourquoi il ne se trouvait pas une petite amie « de sa génération ». Ce n’était pas de la part de Bartholomée un refus obstiné, encore moins un code philosophique. Il suivait ses désirs et si ceux-ci s’accordaient avec ceux d’une belle personne, il en était suprêmement ravi. De ce fait, plusieurs de ses amantes étaient de la même génération que lui mais chaque fois que l’une d’entre elles avait envisagé un changement dans leurs rapports ou, de manière plus ou moins subtile, s’était déclarée plus amoureuse de lui qu’il ne l’était d’elle, l’histoire avait tourné court ou s’était embellie d’une franche mise au point sur la question des sentiments et des désirs partagés.

Or, bien que le doute ait toujours été pour Bartholomée un stimulant, une épice et un charme à sa vie plutôt qu’un frein à celle-ci, il n’avait jamais fait montre de la moindre inconstance sur ce sujet précis. Pour cette raison, répondait-il sur le même ton badin à la question de ces amantes, les relations avec des partenaires plus âgées eurent plus souvent sa faveur. Souvent une simplicité, un naturel et une forme de maturité imprégnaient l’esprit de ces personnes formidables qui, tout comme lui, ne confondaient pas les désirs du corps et les exigences du cœur.

Longtemps, néanmoins, cette remarque amusée le titilla et le fit rêver. S’il existait un être au moins sur cette planète (à savoir lui-même) qui, quoique jeune de corps et d’esprit, distinguât avec une telle lucidité les sentiments de la sensualité, pourquoi ne rencontrerait-il pas une jeune femme semblable ? Ne pourraient-ils pas imaginer une association de tendres malfaiteurs, une union complice mais limpide quant à leurs désirs et leurs attachements ?

Ce rêve lui appartint, un temps, fut parfois un motif de douleur certaines nuits où le sommeil le fuyait, mais ne rencontrant pas cette personne Bartholomée fit le deuil d’une telle partenaire. Sa joie naissait de plusieurs rencontres, plusieurs visages qui, au gré de leurs humeurs et de leurs disponibilités se retrouvaient sur sa route ou disparaissaient dans d’autres lits, et c’était très bien ainsi. Quoique plus impatient lorsqu’il était plus jeune, passé sa trentième année Bartholomée adopta sans efforts une tranquillité remarquable qui le faisait sourire en toute circonstance, qu’il serre l’une de ses amantes dans ses bras ou qu’il demeure allongé, seul, dans son lit froid. Le rêve devint pour lui un remède adéquat qu’il troquait à loisir avec la réalité lorsque celle-ci lui jouait un tour. Qu’on lui fasse faux bond, qu’un contretemps survienne ou qu’il ne puisse accorder sa liberté d’un soir avec celle d’une belle et Bartholomée haussait les épaules, s’accordait avec cette absence et s’endormait, heureux, le cœur battant d’espoir.

Pour ces raisons, sa vie n’eut jamais l’inconstance agitée des Don Juan. Bartholomée lui-même ne se considérait pas comme un séducteur, puisque la seule idée de corrompre qui que ce soit lui était insupportable. Sa franchise surprenait, mais constituait peut-être l’un de ses plus grands charmes, puisqu’en expliquant sans détour et sans gêne sa philosophie sensuelle, dès les premiers instants d’une conversation il dispersait en quelques mots les malentendus comme les appréhensions.

Bien des fois, bien sûr, une nuit d’amour lui laissa un tel goût de bonheur au corps qu’il souhaitât la revivre, il le souhaita de toutes ses forces mais, hélas, sa partenaire se montrant plus désireuse de suivre d’autres brises que de garder ses doigts enlacés avec les siens, ils se séparèrent à son grand regret. Sur la fin de sa vie, et durant les premiers temps de sa maladie, certains de ces visages et certains de ces noms ressurgirent en lui comme un poison auquel il ne s’attendait pas. Pour la première fois, Bartholomée éprouva des regrets atroces qui tranchèrent ses nuits en larges pans d’insomnie, mais ces douleurs, sans qu’il sache pourquoi, disparurent au bout de quelques semaines, remplacées par d’autres souffrances tout aussi concrètes.

Toute sa vie, Bartholomée s’était donc accommodé des hasards, et cette tournure d’esprit permit la naissance et la persistance de nombreuses histoires. En effet, s’il ne souhaitait pas se mettre en couple – le seul énoncé de ces deux mots suffisait à le faire grimacer – Bartholomée ne rechignait pas devant l’affection et l’union, au contraire. Bartholomée était un amant, et non un séducteur. Sa joie résidait dans les étreintes, les plaisirs, les murmures, les inventions sensuelles et les heures repoussées très loin, très loin, comme c’est le cas dans tous les instants de vrai bonheur.

Son raisonnement sur ce point était d’une simplicité magistrale. Puisqu’il avait rencontré une femme délicieuse, avec qui tout était simple, que ce soit le rire, le dialogue, l’écoute, mais aussi l’intensité et la douceur qui rythment les mouvements de l’amour, pourquoi, si elle le désirait également, ne se retrouveraient-ils pas une nouvelle fois, encore une fois, et d’autres fois encore ? Bartholomée comprenait que d’autres puissent trouver du charme aux séductions perpétuelles, avides de ce nouveau frisson éprouvé et suscité tour à tour face à un nouveau visage que l’on veut voir plus adouci et plus tendre encore. Mais Bartholomée ne voyait aucun délice dans la seule conquête. Il trouvait même assez risible qu’une belle nuit d’amour sans ambiguïtés ni faux-pas reste unique, et que leurs deux vies recommencent avec l’angoisse de ne plus retrouver avant longtemps une telle communion des corps et des esprits. Oui, c’était vraiment ridicule, au fond ! Pourquoi le bonheur partagé dans la joie et l’entente devrait-il rester éphémère ? Pour lui, c’était se moquer du hasard, cracher au visage de la chance. En somme, ce n’était pas sa nature. Il était un amant, et non un séducteur.

Pour ces raisons, Bartholomée se sentait souvent en subtil décalage avec son époque comme avec son genre. Très tôt, il vit dans la séduction des tactiques qui lui répugnait et qu’il délaissa au profit de la sincérité et de la complicité : retrouver une amante familière qui venait avec lui le sourire aux lèvres était bien plus gratifiant que de répondre aux jeux minables des virils de bas-étage. Bartholomée nourrissait une certaine idée de l’élégance et n’avait jamais compris qu’on puisse manipuler et tromper (ou plus immonde encore) afin d’arriver à ses fins. Les rires beuglants des camarades masculins comme la misogynie décomplexée des mâles dans les vestiaires l’écœuraient pareillement.

Pourtant, si Bartholomée se sentait différent des autres, il ne trouva aucun réconfort dans la posture du misanthrope. À l’angle de sa trentième et de sa quarantième année, il eut même la chance de se faire des amis, se liant à leur bande après tous les autres mais n’y étant pas moins accueilli avec la même chaleur.

Soledad fut celle par laquelle Bartholomée connut ces êtres qu’il s’émerveilla de trouver si semblables à lui. Elle devint en peu de temps sa meilleure amie ; une mélodie secrète résonnait en eux, dès leur premier verre pris en terrasse face au port endormi. Pourtant, la vie de Soledad était alors en tout point différente de la sienne. Dix ans les séparaient, elle était en couple et heureuse, travaillait dans l’informatique… mais leurs caractères s’accordaient, et c’était là le principal. Des discussions animées et même de rares disputes s’élevèrent entre eux, mais ils finissaient toujours par se rabibocher, inquiets d’avoir blessé l’autre par leur franchise et leur exaltation faciles.

Cet attachement questionna Bartholomée puisqu’il éprouvait pour Soledad un désir étrange, nouveau pour lui. L’amitié lui avait si longtemps semblé dispensable et même fatigante en comparaison avec la sexualité qu’il ne comprit pas tout d’abord l’attirance éprouvée pour cette jeune femme. Un temps, Bartholomée sembla même farouche aux yeux de Soledad qui s’étonnait de leurs retrouvailles en pointillées, chacune d’entre elles séparées par des périodes plus ou moins longues où Bartholomée demeurait injoignable. Ce n’était pas là une vanité, un moyen malsain de susciter le manque, mais plutôt une peur inconnue en lui, et oui, après tout, il devait être bien farouche pour se trouver si perturbé par une amitié si sincère !

Au fil de cette amitié, Bartholomée comprit qu’il n’avait rien à en craindre. Soledad et lui partageaient beaucoup, et ce n’était pourtant pas l’intimité qu’il avait connu jusqu’alors. Bartholomée ne pouvait pas l’expliquer. Des accords les avaient retenu tout près l’un de l’autre, durant des années, et parfois sans qu’ils aient besoin d’en parler. Ensemble, la vie était simple, elle était agréable, et leur amitié, au fond, les réconfortaient, les grisaient.

Lui qui avait si longtemps vécu seul et heureux dans son indépendance trouvait du charme à ces sorties à plusieurs, ces nuits passées à rire, boire et chanter. La beauté suprême qu’il éprouvait immanquablement durant chacune de ses nuits d’amour en fut même embellie, du seul fait qu’il avait désormais une amie fidèle à qui raconter ces histoires, tout comme elle le faisait concernant ses propres affections.

Par l’entremise de Soledad, Bartholomée rencontra donc d’autres personnes qui partagèrent avec lui une intimité variable, pour certains presque aussi grande que celle éprouvée avec sa meilleure amie, tandis qu’il s’agissait pour d’autres d’une proximité beaucoup plus superficielle. Bien qu’il ait tenu longtemps à rester à l’écart de ce groupe, afin de préserver cette liberté qui l’obsédait tant, il prit un plaisir chaque fois nouveau à retrouver ces personnages gais ou un peu plus tristes, tourmentés à leur façon mais qui tous portaient sur la vie un regard tranquille, assez semblable au sien.

Parmi ces visages, et durant l’époque où Bartholomée les fréquentaient régulièrement, il y en eut un qui le charma plus que tous les autres. Elle s’appelait Capucine. C’était une jeune femme grande et mince, avec des cheveux bruns et bouclés qui descendaient jusque dans le milieu de son dos. Toujours, elle portait de grosses lunettes aux verres fins. Ses yeux étaient d’une couleur bleu-verte à laquelle se mêlait une nuance de gris.

Entre Bartholomée et elle, l’humour fit d’abord office d’union. Ils aimaient tous les deux les blagues potaches et découvrant avec bonheur ce goût partagé, tous les deux s’en donnèrent à cœur joie, riant comme des enfants, ravis, et parfois surpris d’être aussi simplement heureux ensemble.

Or, Bartholomée n’éprouvait pas seulement le désir d’étreindre Capucine, ce n’était pas seulement la curiosité pour ses lèvres ou son sel, c’était… tout, à la fois. Pour la première fois, peut-être, Bartholomée se sentait guidé par une affection plus grande que lui, différente, en tout point différente de celles qu’il avait éprouvé, tant d’autres fois.

Parce que la rencontre de Capucine intervenait après qu’il ait découvert bien des nuances à ses désirs comme ses affections, les sentiments éprouvées en contemplant et côtoyant la jeune femme furent pour Bartholomée une constante source d’étonnement et d’extases. Il ne se comprenait plus, se trouvait perdu et quelque fois confus jusqu’à l’hébétude. Comment expliquer cela ? Capucine était une personne douce et pétillante, mais pudique quant à l’expression de ses désirs ou de ses sentiments. Elle et lui, amis avec simplicité, ne s’aimaient pas pourtant de la même manière, Bartholomée en était persuadé.

Cette énigme resta irrésolue jusqu’à ce que Capucine confie à Bartholomée et Soledad qu’elle désirait un garçon, jeune artiste fréquentant parfois la bande mais que Bartholomée avait peu connu. Depuis le mois de février, après des mois de patiente fréquentation, après de nombreux moments complices et maintenant que la période de la « découverte » était sur le point de s’achever, elle voulait leur confier ce secret enfin, oui, oui, elle ne désirait que lui, ne voulait désirer que lui. Après avoir longtemps fleuri dans le noir, au sein de cette intimité à deux qui leur appartenait, cette histoire prenait toutes les apparences de l’amour, sans que Capucine ne se dévoile, même devant ses deux amis. Souriant, Bartholomée comprenait bien des choses en l’écoutant et la voyant les joues légèrement rouges. Tandis que Capucine leur confiait tous ses plaisirs et sa complicité avec ce jeune homme, elle ne prononça jamais le mot « amour », mais elle le traduisait, l’exprimait, le répétait sans cesse avec d’autres mots, d’une autre façon.

À la suite de cette confidence, Bartholomée comprit qu’il avait aimé Capucine, ou qu’il avait été sur le point de l’aimer. Il garda longtemps l’image de cette jeune femme, vêtue de son pantalon mauve à rayures, les saluant d’un dernier geste de la main et se détournant pour marcher d’un pas léger jusqu’à l’arrêt de bus. Ce jour-là, il comprit combien il s’était mépris sur la nature de ses propres sentiments. Capucine avait été différente des autres, oui, et bien plus qu’il n’avait voulu le comprendre.

Ce chagrin eut toutes les apparences d’un chagrin d’amour. Il justifia même aux yeux de Bartholomée une retraite de quelques mois, loin de Soledad et de leurs amis. Bien plus tard, alors que Capucine était déjà partie avec son complice amoureux, il confia à Soledad cette affection passée, lui demanda ce qu’elle en pensait. Soledad s’en étonna, lui répondit qu’ils n’en avaient rien remarqué et puis, oh, c’était déjà bien loin, tout cela.

De la même façon que Bartholomée avait compris tardivement que son sentiment pour Capucine était un sentiment amoureux, il le rapporta à Soledad lorsque ce sentiment – tout comme leur amitié – n’était plus de saison. Capucine était introuvable, Soledad avait déménagé, et tous, ils avaient vieilli. Certains départs avec le temps ressemblent à des fuites, et ils en souriaient, un peu mélancoliques. Leur union avait perdu de sa fraîcheur et de sa tendresse, la bande d’amis avait changé et n’avait surtout plus vraiment de sens.

Avant tous, Bartholomée l’avait compris et dilué sa déception dans d’autres amours et d’autres affections. Avec le recul, il ne lui paraissait pas surnaturel d’avoir cherché avec une telle fougue d’ultimes étreintes. Ils avaient vieilli, oui, et lui aussi, bien évidemment. Son corps n’avait plus la vigueur qu’il lui avait connu. Bien qu’il demeurât attirant, bien que des amantes nouvelles jointes à des amantes bien connues de lui ajoutèrent alors une beauté certaine à sa vie, Bartholomée se sentit alourdi, affaibli par le temps qui passe. À cette époque, son père mourut dans des circonstances tragiques et Bartholomée organisa ses jours autrement afin d’y accueillir sa mère, pour laquelle il éprouvait une tendresse immortelle. Il imputa sa morosité nouvelle à son père défunt, non sans humour : après tout, lui qui avait été si morose toute sa vie vivait encore un peu en Bartholomée, à travers cette mélancolie doucereuse au cœur de laquelle son fils le rejoignait.

Mais au fond, et sans rien en dire à sa mère – laquelle ne sut jamais le moindre détail de sa vie intime – Bartholomée se doutait bien que son sourire attristé avait une autre origine. Depuis que son amitié pour Soledad et Capucine avait été dénaturée par le départ de l’une et l’absence de l’autre, depuis que d’autres années s’étaient ajoutées à ses souvenirs, il ne pouvait plus se dire le même.

De cette époque data pour lui le commencement de la vieillesse. L’accepter fut une épreuve difficile. Toujours subtilement ironique, Bartholomée riait tout seul en songeant qu’à son âge, bien des hommes tombaient subitement amoureux d’une femme ou d’un homme bien plus jeune, dans un geste désespéré et inconscient, seulement pour saisir une dernière fois la florissante beauté de la vie qui leur échappait. Oui, cela c’était déjà vu dans des films et des livres, mais ce n’était pas là son histoire. Il y avait eu Capucine, qui peut-être avait été un signal. Mais leur histoire d’amour n’avait pas eu lieu, en tout cas pas dans leur vie.

Il s’accommoda de tout cela. Avec le recul ces quelques années lui parurent troublantes et troublées. Une période étrange où la Méditerranée ne lui apportait plus les mêmes plaisirs qu’autrefois ; période étrange où les étreintes dans l’amour avaient quelque chose d’angoissé, de désespéré, et qui surprenait ses amantes. Parfois, Bartholomée aurait aimé se confier à elles et se libérer ainsi du poids nouveau qu’il sentait en lui, mais il ne savait pas vraiment par où commencer. Pour la première fois de sa vie, à cinquante ans passés, il entra dans le cabinet d’un psychologue. Par la suite Bartholomée se félicita de cette curiosité et de cette décision devant laquelle longtemps il avait regimbé : Fabrice était un professionnel formidable, il lui apporta en peu de temps un réconfort concret et, qui plus est, il l’aida à traverser un nouveau mal.

Car sa mère mourut, quelques années après son père. Bartholomée passa des heures avec elle, en soins palliatifs. Tandis que sa mère mourait devant lui, et parce qu’ils le savaient tous les deux, elle lui apprit une dernière leçon : elle lui apprit que même ici, il fallait rire et sourire, puisque cela aussi faisait partie de la vie.

Bartholomée en fut stupéfait au-delà de toute description. Pudiques, sa mère et lui avaient partagé une tendresse commune qui s’était d’autant plus raffermie avec les années. Et si très rarement, trop rarement, ils avaient évoqué la question des sentiments plus qu’ils n’en avaient parlé, en ses derniers jours sa mère se montra d’une délicatesse et d’une gaieté si fascinante que ce fut pour eux comme un condensé de toutes ces conversations touchantes qu’ils n’avaient jamais osé avoir.

Les soignants lui expliquèrent avec leur visage triste que c’était là une défense ; Bartholomée expliqua à Fabrice que c’était là une noblesse, un incroyable noblesse, une bravoure dernière face à la mort qui approche et la maladie qui détruit tout, sauf cela, sauf le souvenir, sauf la simplicité d’un amour partagé entre une mère et son fils.

Ces derniers jours furent pour Bartholomée inoubliables. Il passait des heures au chevet de sa mère, et tous les deux discutaient, plaisantaient, demeuraient silencieux mais souriant toutefois. Au fond, ils étaient d’un caractère identique, accueillant avec la même bonhomie les instants de joies et les instants de détresses, répondant avec gratitude aux premiers et narguant par le rire les seconds.

À certains moments, Bartholomée en oubliait que sa mère allait mourir. Excepté les tuyaux de plastique dans son nez et son bras, excepté ces grimaces de douleur qui par instants broyaient son visage avant que vite, très vite, un sourire ne refleurisse sur son visage, sa mère semblait encore ravie de vivre. Elle dissimulait sans doute sa terreur pour ne pas flancher devant lui, mais Bartholomée la comprenait, du fond de son cœur : si elle répondait ainsi à ces jours de malheur et d’angoisse, c’était par ironie, par bravade. La vie devait triompher, quoiqu’il arrive.

L’état de sa mère s’aggravant, elle dût être endormie. Il n’y eut plus de blagues, plus de rires, plus de fantaisies. Assis face à Fabrice, Bartholomée pleura et raconta ces toutes dernières heures où sa mère était endormie dans l’attente de la mort. Puis, sa mère enterrée, ses séances avec son psychologue clôturées d’un commun accord, Bartholomée reprit sa vie, avec au cœur cette tristesse tenace, celle des enfants malheureux puisque sans père ni mère.

Pour lui, il y eut encore des années de liberté. Et puis ce fut son tour. Un cancer, à un stade avancé lorsque les médecins le découvrirent. Tout fut entrepris ; tout rata.

Lorsqu’il fut certain qu’aucune tentative ne mènerait à rien, Bartholomée se retira comme un acteur quitte la scène au théâtre. Il mit un terme à tous ses soins, dégoûté qu’ils retardent une échéance inévitable. S’il n’y avait plus d’espoir et si le miracle même était inenvisageable, pourquoi devrait-il agoniser dans une chambre d’hôpital ? Il n’avait jamais compris qu’on puisse se contenter d’un bonheur médiocre et qu’on n’aime qu’à moitié la vie ; il ne comprenait pas mieux qu’on fuit et qu’on minaude face à une mort inévitable.

Tout fut organisé en peu de temps et Bartholomée souriait et riait souvent, en songeant au tour surprenant qu’avait pris sa vie.

En effet, Capucine avait une sœur plus jeune, nommée Miranda. Si cette dernière entretenait des rapports étroits avec Soledad, elle n’avait en revanche plus la moindre nouvelle de sa sœur aînée, depuis des années. Un été, envisageant de visiter Annecy et ses environs pour la première fois, Bartholomée s’enquit auprès de Soledad d’une possible connaissance parmi ses nombreux amis qui… mais oui, quelle coïncidence, et ça le ferait rire sûrement…

Oui, ils en avaient ri – et lui plus que tout autre. Après avoir perdu la trace de Capucine, Bartholomée retrouvait un fragment de son visage et de sa douceur en Miranda, résidant en Suisse. Deux semaines durant, à l’occasion de ces vacances ils se croisèrent, se recroisèrent, puis sympathisant très vite ils visitèrent les environs ensemble, s’hébergèrent mutuellement. Ce furent pour eux des instants d’amitié si beaux et si simples que Bartholomée désira les revivre ; Miranda le désirait aussi. Le plus étrange était qu’ils ne parlèrent presque jamais de Capucine. Dès les premiers instants, comme Bartholomée mentionnait par hasard le prénom de sa sœur, Miranda se ferma et changea de sujet avec vivacité. Bartholomée l’accepta, sans regrets ; c’était un autre temps, une autre époque de leur vie.

Au fil des années, l’été le plus souvent, Bartholomée et Miranda se retrouvaient et confortaient leur amitié. Lorsqu’il appris qu’il était atteint d’un cancer, ce fut Miranda que Bartholomée appela en premier.

À sa sortie de l’hôpital, elle l’attendait, un sac passé en bandoulière. Ils prirent la route jusqu’à cette maison perdue dans la campagne. Miranda et lui partageaient une même philosophie, plus étroite et plus précise encore que celle de Soledad ou de Capucine ; une philosophie dont sa mère lui avait fait la démonstration, aussi simplement qu’elle aurait dit deux et deux font quatre.

Allongé dans son lit, Bartholomée se tut. Il tourna son regard vers Miranda. Bien qu’ils soient toujours plongés dans le noir, Bartholomée se persuada qu’elle l’avait vu sourire.

« Ça ira, Miranda. Je suis sûr que ça ira. »

Miranda ne pouvait plus parler, l’émotion la rendait muette. Bartholomée le savait, et s’humectant une dernière fois les lèvres, il dit :

« Je comprends. Je comprends, maintenant. Je l’avais compris mais je ne pouvais pas le dire, le traduire… mais c’est de la joie. De la joie. De la vie, tout le temps, c’est ça. Je comprends, maintenant, je comprends. Les fleurs blanches dans les arbres au printemps, la Méditerranée sous le soleil, et le désir, le plaisir qu’on a ensemble, seuls dans un lit, seuls. Et ce lit c’est le monde entier, c’est un monde tout calme, tout tranquille qui n’arrête pas de tourner. Je comprends ça maintenant, je l’avais compris. Il faut continuer de rire. Miranda… il faut continuer. Ça ne vaut pas la peine, les larmes, sauf les larmes de joie, les larmes dans le désir. Mais je comprends maintenant. Je comprends ça. Je… »

Il n’avait plus le temps. Ses paroles se perdirent dans des sons inarticulés. Miranda s’était levée, passant ses mains sur son visage, l’apaisant, lui parlant avec douceur, parlant pour rassurer, seulement pour rassurer et pour que tout se passe bien dans cet instant, cet instant précis, et tout en parlant elle sentait les larmes couler sur ses joues, tomber sur son visage.

C’était fini.

Une brise souleva les rideaux, lentement, comme une respiration paisible. Des insectes se répondirent un instant, avant de se taire. Au loin, très loin, portés par le vent, elle entendit les cris de joie et les éclaboussures d’adolescents se jetant dans une piscine.

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