Les derniers mots de Nicky Viki

Photo : Mathilda (@mathiecrit)

Modèle : Emilie (@mille_idees)

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I

Ouirf. Toute cette histoire avait commencé d’une façon à la fois bien et mal, mais pour moi finalement c’était ni bien ni mal. C’était surtout confus, à cette époque, enchevêtré, toutes sortes de fils noués grossièrement, impossible de s’en débarrasser – « il faut y mettre les doigts », aurait ajouté Morgane en éclatant de rire, mais Morgane n’est plus là.

Ce n’est pas avec Morgane que toute cette histoire a commencé, et à vrai dire Morgane n’avait rien à voir là-dedans au départ. C’est après qu’elle est arrivée, c’était déjà foutu je crois. Dès le départ, avec Maman qui pleurait assise sur le canapé du salon et Papa debout les mains dans les poches, désemparé, qui ne parlait pas et n’exprimait rien, parce qu’il ne parle jamais et n’exprime jamais rien, dès ce moment-là c’était foutu.

Ouais, le départ c’était peut-être là, qui sait ? Un goût de mort dans chaque jour, jusque dans la boîte de céréales et le tic-tac-tac-tic de l’horloge dans l’entrée. J’allais partir du lycée, tout avait un goût de mort, je ne comprenais pas pourquoi mais il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas et ça me rendait malade de ne pas les comprendre.

J’avais tout au lycée, mais le lycée ça s’est fini un jour et tous les amis que j’avais eu, et le petit copain que j’avais seulement embrassé trois ou quatre fois, tout le monde s’est dispersé, Oregon, Texas, Illinois, ou plus simplement la boutique de vêtements au 232 Mirror Street, San Fransisco, Californie, mais l’unité entre nous, l’amitié et l’insouciance sans conséquences du lycée, c’était bien fini.

Maintenant c’était l’université. Mes parents acceptaient mal que je m’en aille parce que je suis leur fille aînée, leur bébé d’amour, la première à s’en aller gnagnagnagna, mais l’université était gratuite à l’époque et pas très loin de la maison, leur grande maison avec les deux voitures dans le garage, donc grâce à cela ils ont mieux accepté que je parte.

C’était l’université de San Fransisco et j’étais triste. Craintive, surtout, au début. Je ne connaissais personne, j’évitais les regards, je me sentais rougir et je me détestais pour cela. Les filles avec lesquelles je m’entendais le mieux, c’étaient celles qui partageaient ma chambre. On est très vite devenue amies, et pas seulement parce que c’était une question de survie dans ces bâtiments immenses régis par des règles différentes.

Marylin avait un joli sourire et une toute petite voix. Elle lisait beaucoup et elle répétait qu’elle voulait faire un doctorat en psychologie rien que pour faire chier ses parents. En fait, c’était de la coquetterie de la part de Marylin, parce que je la connais, elle était beaucoup plus sensible que ça, et je l’aimais beaucoup pour sa sensibilité, justement.

Meredith était plus exaltée de nature. Elle est devenue un peu notre chef dans cette chambrée féminine, mais une cheffe qu’on respectait et qu’on aimait bien, ou plutôt non elle était comme une grande sœur, une grande sœur pour les deux bébés d’amour que nous étions à ce moment-là, Marylin et moi. Vous voyez, Meredith aurait pu passer pour directive, impétueuse, mais ce n’était pas cela exactement, c’est qu’elle n’avait jamais le temps, tout était toujours urgent pour elle. Et maintenant je la comprends totalement, on a une vie, rien qu’une, on n’a pas le droit de bâiller et de se dire « Oh la semaine prochaine, on verra, peut-être, mais si ça ne se fait pas c’est pas grave. » Si si, c’est très grave, c’est de la joie, c’est du bonheur, c’est du plaisir manqué, mort, pas possible de le rattraper, c’est ça que j’ai compris depuis, chaque instant compte et si chaque instant n’est pas violemment beau, cet instant est gâché.

On a fait plein de trucs avec Meredith, oh des trucs qui ne vous paraîtront pas si extraordinaires que ça j’imagine mais quand même. On a fumé des joints derrière le gymnase en tremblant de peur qu’on nous remarque et qu’on nous exclue trois jours, on est parties à la plage pour se baigner à demi-nues dans l’eau trop froide, on s’est mêlées à des soirées où on ne connaissait personne, autant dire qu’on était toutes les trois agitées par une envie, une impétuosité, une vibration que Meredith savait réveiller comme une vraie cheffe d’orchestre, vue qu’elle était notre chef.

Parce que Meredith nous entraînait dans ses aventures, on s’est vraiment amusées toutes les trois, et sans doute que Marylin et moi on ne se serait jamais aussi bien entendues si Meredith n’avait pas été là – et pour être franche, s’il n’y avait pas eu Meredith dans cette chambre étudiante, il n’y aurait pas eu Morgane.

Pour vous donner du contexte, il faut que je vous avoue aussi que je ne savais pas trop qui j’étais à l’époque, aujourd’hui et depuis Morgane surtout ça va beaucoup mieux, mais à l’époque je me sentais toujours osciller entre une paresse sordide et un délice étendu sur tout. Soit je trouvais que tout avait un goût de mort et je me couchais dans mon lit, sous les couvertures, dans l’obscurité la plus parfaite possible ; soit je regardais tout avec les yeux grands ouverts, ouverts à me faire mal, et je voyais tous les arbres aux branches débordant de fleurs, tous les reflets du soleil sur tous les visages, j’entendais aussi tous les sons, du plus petit frémissement d’un insecte invisible dans la pelouse jusqu’au déplacement des nuages.

Avec ça il y avait des jours où je me sentais bien, si bien que j’aurais voulu être toute nue et qu’on se serre contre moi, qu’on me fasse un câlin, qu’on m’embrasse, je voulais me sentir bien avec quelqu’un de gentil et avec qui je pourrais être gentille, et dans ces moments-là c’était moi l’arbre qui débordait de fleurs. Mais avec ça il y avait certains soirs où je me sentais infecte, même envers moi-même, et les filles ne me parlaient pas puisque je devenais incohérente et personne ne pouvait me raisonner, c’était fini. Dans ces moments-là en particulier je me recroquevillais dans mon lit, je me traitais de tous les noms dans ma tête et le lendemain après une nuit de sommeil c’était passé. Si je rapporte tout cela c’est pour être honnête avec vous et pour que vous compreniez comment Morgane m’a trouvé lorsqu’on s’est rencontrées.

II

Alors je préfère vous le dire d’office, je ne vais pas tout raconter en ce qui concerne Morgane et moi. Pas tellement par rapport à ma vie privée et notre intimité patati, mais plutôt parce qu’il n’y a pas grand-chose qui s’est passé, c’est tout. Et sur ce qui s’est passé, la moitié c’est ma tête qui l’a inventé, l’autre moitié ça s’est vraiment passé, mais vraiment, pour de vrai. Et si je suis vraiment honnête, je vous dirais qu’il y a eu tellement de charivari, d’espoir puis de désespoir, de « Je sais pas » suivis de « Je suis sûre » suivis de « Je sais pas en fait », il y a eu tellement d’indécision et d’inquiétudes et d’incohérences que je ne pourrais pas tout rapporter, c’est impossible, même moi j’ai perdu le fil.

Morgane est entrée dans ma vie à sa façon très délicate, sans faire de tapage, pas du tout. C’était une soirée durant le mois d’octobre, près des salles de chimie. Elle était debout dans l’encadrement d’une porte et fumait sa cigarette, discutant avec une autre fille. Au début j’ai cru qu’elle et moi on faisait la même taille, mais en fait elle est un peu plus petite que moi. Elle portait ses cheveux bruns et bouclés, librement, avec juste un chignon épais sur le dessus, et ça lui faisait comme une auréole ou une crinière, sa chevelure. J’adorais ses cheveux, mais je ne sais pas si je l’ai adoré elle, tout de suite, c’est pas si simple que cela. Elle était tranquille, elle souriait derrière ses lunettes et elle avait de grands yeux bleu et vert qui brillaient quand elle souriait, et je trouvais ça très joli. Alors au début elle était juste l’amie de mon amie, l’amie de Meredith, et encore une amie qu’elle croisait peu et que moi je croisais encore moins. C’était juste ça pour moi, Morgane, au début.

Ce soir-là, on a discuté ensemble, Morgane et moi, et je l’ai trouvé cool, je l’ai trouvé belle mais comme je trouvais belle Marylin ou Meredith, ça ne voulait rien dire pour moi à ce moment, alors n’imaginez pas des choses, d’accord ? J’avais quoi dix-huit ans à peine, j’avais juste embrassé mon petit copain au lycée trois ou quatre fois, je connaissais rien autrement dit, je veux bien le reconnaître, enfin, presque rien on va dire.

Alors ça a commencé très doucement entre Morgane et moi, vu qu’on ne savait pas que ça avait commencé. Il s’est passé quasiment six mois avant qu’on se revoie plus régulièrement, et comme on a recommencé à discuter ensemble, à rire, à partager des musiques et des cigarettes, à toucher nos cheveux ou nos vêtements, je trouvais que c’était bien en fait de traîner avec elle et qu’elle était vraiment cool, je la trouvais plus cool que Marylin et Meredith réunies.

Alors je suis sortie plus souvent de l’université parce qu’elle étudiait dans une école de la baie. C’était un peu long, mais pour voir Morgane ça valait la route. Je prenais le bus et j’allais la retrouver chez elle, dans une rue en pente où ses parents avaient une maison à un étage et où les tramways faisaient ding-ding-ding-ding tous les quart d’heure à peu près.

Morgane et moi on discutait dans le jardin ou on descendait en ville, s’il pleuvait on s’asseyait en tailleur sur le tapis de sa chambre et on se parlait de nos vies. On riait surtout, je pensais pas que c’était possible de rire autant avec quelqu’un avant que je rencontre Morgane. C’était pas tellement qu’elle ait un humour facile, même si elle riait beaucoup à beaucoup de choses, c’est qu’on avait un humour particulier, à nous, un humour débile qui rassure et réchauffe chaque fois un peu plus. Elle et moi, on a très vite inventé un langage, ou plutôt un fragment de langage, à base de sons bizarres. La mère de Morgane était française, et Morgane parlait parfaitement cette langue. C’est comme ça qu’elle a commencé à utiliser ce mot, qu’on a repris ensuite encore et encore : ouirf. Ouirf, c’est pour dire yes, oui, mais ouirf c’était pour dire aussi que c’était cool. Quand on disait Ouirf c’est qu’on se sentait bien, c’était facile comme code. Ouirf égal oui égal bonheur. Facile, non ?

Et c’est marrant mais déjà j’ai l’impression que je fais du roman. Parce que c’est aussi facile que ça de piocher les bons moments et de poser une à une toutes ces jolies cartes avec de jolis dessins dessus, mais en vrai c’était pas si facile que ça parce que Morgane, elle était ultrasensible et ultra-insaisissable.

D’ailleurs c’était quelque chose que j’avais très vite compris, dès notre deuxième rencontre. Elle avait beaucoup d’amis, garçons et filles, parce qu’elle était très sociable, beaucoup plus que moi – juste Meredith et Marylin et Morgane, ça me suffisait et m’a toujours suffi – alors j’avais vite appris que je devrai la partager avec d’autres. Et je dis ça sans grimacer, sans faire « bof-bof » avec la main, parce que je la trouvais belle, vraiment belle quand je la voyais avec les autres et qu’elle souriait et qu’elle parlait, c’était comme si je regardais son film, à elle, et j’adorais ce film, je l’adorais elle, ouirf. Et c’était vraiment très cool justement les ouirf et les rires aux larmes et les promenades toutes les deux et les conversations intimes mais je savais bien qu’on ne se verrait jamais aussi souvent que je le voudrais et que ce serait un problème, toujours, entre elle et moi. Une différence avec laquelle on pourrait s’accommoder, mais une différence qui resterait toujours plantée entre nous deux comme un mur ou un drapeau. On avait même pas commencé une histoire à proprement parler entre nous que je savais déjà que ce détail, ce déséquilibre, ce serait quelque chose qui nous distinguerait toujours, quelle que soit la durée de ce qu’on aurait à vivre ensemble.

Ce qu’il faut que je dise aussi, c’est que Morgane et moi on ne raisonnait pas de la même manière en ce qui concerne le temps. Pour Morgane, on ne pouvait rien prévoir, et on ne devait rien prévoir. Instant présent, au jour le jour, toutes ces glanderies de yogi dirait mon père. Et comme elle était pas à l’aise avec les déclarations définitives, terrifiée à l’idée de blesser qui que ce soit, Morgane hésitait tout le temps, tout-le-temps, et cette indécision des fois ça me rendait dingue. Parce que c’est ça qu’il faut bien comprendre, moi j’avais connu la maison avec les heures poisseuses où tout le monde s’ennuie et se déteste, et j’avais connu les garçons qui me disaient « Oui oui on verra en fin de semaine c’est sûr » et qui ne venait pas et qui me laissaient toute seule comme une conne, je connais pas grand-chose de l’amour ou du respect mais ça par exemple je le connaissais, sur le bout des dix doigts, alors quand j’ai rencontré Morgane j’avais peur, c’était pas du tout ouirf cette peur, vraiment, j’avais peur qu’elle me jette à tout moment, parce qu’elle me disait rien de ce qu’elle éprouvait, parce qu’elle semblait capable de changer d’avis à tout moment et parce qu’elle semblait vivre avec le nez en l’air, tout le temps.

Plusieurs fois je suis venue jusque chez elle, persuadée qu’on se verrait, que c’était entendu entre nous depuis plusieurs jours, mais je sonnais et il n’y avait que le gros chat de ses parents qui me répondait à travers la porte. Mais le plus souvent, c’était ses « Je sais pas » qui me rendait folle, parce que moi je savais, je savais très très bien ce que je ressentais même, et je ne comprenais pas que ce soit difficile pour elle, je ne comprenais même pas comment ça ne pouvait pas être clair. On s’embrassait, on se caressait, on riait ensemble, on se disait Ouirf et des mots gentils, on prenait soin l’une de l’autre quand l’une ou l’autre était malade, mais tout ça, en vrai de vrai, on aurait dit que ça ne voulait rien dire pour elle parce que lorsqu’elle en parlait c’était comme à contrecœur et elle disait « Je sais pas, c’est trop tôt » et ces mots me rendait folle, parce que j’étais persuadée qu’elle éprouvait pas d’attachement, que c’était pas sincère, que c’était juste des mots minables comme ceux des autres garçons et – ouais je l’ai dit, mais vous l’aviez compris peut-être. Parce que c’était comme un garçon Morgane, enfin non, c’était une fille, Morgane, comme moi, mais on désirait les garçons et les filles et c’était pas une affaire d’Etat, ça, c’était normal entre elle et moi. Ce que je comprenais aussi, c’est que Morgane n’était pas comme les autres garçons et les autres filles, vu qu’elle était gentille, attentive, douce et tendre quand on était ensemble. Ça je le comprenais très bien.

Il y a eu un soir où je suis rentrée chez elle, j’étais trempée de pluie, et j’étais en colère mais je le gardais à l’intérieur, et on s’est disputées elle et moi parce que je comprenais pas qu’on se parle aussi peu, quand on ne se voyait pas face à face c’était comme si on se connaissait à peine, comme si on était deux amies qui avaient pas partagé tous ces moments intimes et moi, ce déséquilibre, cette discordance, ça me rendait dingue. Et puis en plus elle me parlait pas de Jeremy, Jeremy c’était le garçon qu’elle voyait depuis six mois quand on a commencé à se voir fréquemment elle et moi, et Jeremy la trompait et Morgane disait qu’elle allait le larguer, mais il ne se passait rien et elle restait avec lui, mais n’en parlait jamais avec moi… ouais, c’était compliqué, comme vous le voyez.

Alors ses silences étaient de plus en plus pénibles jusqu’à cette nuit où on s’est disputées alors que la pluie noyait la baie de San Fransisco, ça vous fait rêver peut-être comme panorama, pas moi, j’ai détesté cette soirée. Mais par la suite, et grâce à Morgane, j’ai compris que pour elle si on ne se parlait pas, c’est que ça allait bien entre nous. Tout simplement. Si elle parlait pas c’est que rien n’avait changé, et c’est vrai que chaque fois qu’elle avait quelque chose à me dire elle me l’a dit, tout calmement, tout précisément.

C’est après cette nuit que je me suis sentie apaisée, mais par instants ça faisait comme un creux qui me faisait mal dans toute la poitrine et j’avais la certitude qu’elle allait me jeter, et ça c’était comme la mort, vraiment, j’avais l’impression qu’il y aurait personne comme Morgane, et rien après Morgane. C’était des terreurs d’avant, des terreurs de lycéenne quand j’essayais de parler à des garçons qui riaient de moi après m’avoir prise pour une conne, mais ces terreurs je ne pouvais pas les arracher à moi, ça aurait été comme arracher toute ma peau. Morgane ne comprenait pas ça, mais elle comprenait quand même, elle me disait qu’elle essaierait de comprendre – et ensuite il se passait deux semaines sans qu’on puisse se voir ou juste une heure ou deux après une soirée et j’étais désespérée, j’avais envie que ça s’arrête tellement j’avais mal, vraiment, dans ce déchirement entre mon désir pour elle et l’inaccomplissement de ce désir, qui ressemblait à une privation.

Si j’avais pu me trouver un Jeremy ou une Jenny ou je ne sais quel médicament pour éprouver un peu de la tendresse et la douceur partagée avec Morgane, j’aurais noué une autre relation en parallèle, mais je vais vous dire, je ne pouvais pas, non, c’était impossible même si ma tête était convaincue que ce serait bien mieux pour moi, mon cœur et mon corps disaient non non, ça ne se passera pas comme ça.

En somme, j’étais folle amoureuse d’elle, et elle ne tombait pas amoureuse facilement, ne m’aimerait pas peut-être, et peut-être que lorsque nos beaux instants ensemble finiraient j’aurais vécu une demie ou disons un quart de relation, une esquisse d’histoire, mais pas plus, parce qu’on n’aurait pas partagé elle et moi le même sentiment – et je vous jure qu’il n’y a rien de pire que ces trajectoires déviées, ces désaccords du cœur je ne vois rien de pire, rien.

Je vous ennuie certainement avec toutes ces nuances sentimentales, mais c’est parce que bientôt je n’aurai plus rien à dire sur Morgane et moi. Lorsque ça se passait bien, lorsqu’on se voyait et qu’on faisait l’amour ensemble j’adorais ça, j’étais au Paradis, c’était chaque fois plus difficile de partir de sa maison et de rentrer à l’université. Il faut bien que vous vous rendiez compte de ça, à quel point Morgane et moi nous étions proches, à quel point chaque instant vécu ensemble me rendait heureuse. Vous savez, toutes les expressions débiles que Maman lisait avec avidité dans ses romans à l’eau de rose : inondée de joie, rassasiée de douceur, éblouie de tendresse, beurk, ouirf, c’était ce que j’éprouvais chaque fois que j’étais avec Morgane, chaque fois que je donnais de petits baisers sur ses lèvres, chaque fois que je me couchais sur elle et que je sentais la chaleur revenir, dans une spirale ascendante, depuis mon sexe entrouvert jusqu’au creux de mon ventre, s’enroulant jusque dans ma poitrine et achevant de se libérer dans ma tête, ouirf, c’était le bonheur, ça, et rien que pour cela toutes ces crises de nerfs que je vivais toute seule et par ma propre faute sans doute, elles étaient compensées par ces instants de joie. Ou peut-être que ça n’avait rien à voir ? Peut-être que je pouvais être heureuse avec Morgane sans m’infliger un châtiment mental, absurde et cauchemardesque lorsque je me retrouvais toute seule ? À me faire mal, me faire mal tout le temps comme des grands coups de marteaux avec des pensées, des angoisses, des déchirements dans la poitrine…

En même temps, et là c’est bizarre à dire mais c’est ce que je ressens, j’ai l’impression que Morgane et moi on devait se rater. On s’est touchées, on s’est connues, on s’est séparées, mais on était comme des ombres à travers la voile d’un bateau, un jour d’été. Lorsque je suis tombée amoureuse d’elle, parce qu’il est devenu très vite évident pour moi que je l’aimais, à ce moment-là j’ai couru en direction de cette lumière, je ne me suis pas posée une seule question, parce que je savais déjà ma réponse. Tomber amoureuse, ben oui, évidement, c’était Morgane quand même, et sinon, face à ce sentiment, que faire ? Refuser un hypothétique chagrin d’amour, refuser de pleurer et rester seule toute ma vie ? Ou refuser l’amour tout court, rire des sentiments et coucher avec tout plein de garçons et de filles sans jamais m’attacher, ou toujours superficiellement ? Non non, aucune de ces deux solutions ne me paraissait acceptable, j’aimais Morgane, je voulais découvrir ce que c’était, l’aimer, elle, et tant pis si je saoulais Meredith avec mes confidences, tant pis si Marylin me faisait la gueule parce qu’on ne sortait pas au cinéma aussi souvent qu’avant, chiotte, c’étaient plus les personnes les plus importantes pour moi, il y avait Morgane, Morgane, Morgane, vous voulez que je vous le répète au cas où vous ayez pas bien entendu ou compris, Morgane, Morgane, Morgane, et chiotte encore, voilà, j’avais mal à en crever certains soirs, je voulais voir si Morgane et moi on pouvait s’aimer, c’est tout, j’ai voulu aimer, c’est si grave que ça à vos yeux ?

Et au final… en vrai, je ne sais pas. Vraiment pas. J’ai l’impression qu’on s’est manquées, oui, mais on avait pas le choix. C’était même pas de notre faute, ça n’explique rien de ce qui est arrivé ensuite et ce qui est arrivé pour être franche c’est de ma faute sans doute, s’il faut absolument désigner quelqu’un qui a commis une faute. Mais on s’est séparées Morgane et moi très vite au fond, parce qu’il y avait quelque chose d’étrange, comme si tout ça c’était qu’une histoire pour des personnages sur du papier et que la véritable histoire, bien différente sans doute, c’était pas à nous de la vivre mais à d’autres, ailleurs, pas durant ces années, pas à San Fransisco, mais dans une autre ville, à une autre époque. Je sais pas pourquoi j’ai cette impression-là, mais il faut pas toujours chercher à saisir clairement ce que j’ai dans la tête, comme tout le monde il y a des fois où ça tourne tout seul dans tous les sens comme une cohorte de toupies, alors vous inquiétez pas si vous me comprenez pas tout le temps.

Entre Morgane et moi je parle d’une histoire, je l’appelle histoire d’amour, en vérité je sais pas s’il n’y a pas eu juste de l’amour pour moi, pas pour elle. Parce que Morgane était capable de faire quelque chose de surprenant, elle pouvait distinguer l’attachement du sentiment. Encore aujourd’hui je ne comprends pas comment elle faisait pour vivre tout ce que nous vivions sans éprouver des sentiments d’amour. C’était un peu comme une actrice. On y croyait. Tous les gestes, les attitudes, les textes, les intonations, les soupirs et les rires, vraiment tout, jusqu’aux belles vibrations qu’elle répandait autour d’elle comme la lumière, tout ça c’était impeccable, bien en place, ouirf. Mais au fond, pour elle, il n’y avait pas de sentiment. Pas d’amour.

Et je ne crois pas qu’il y ait eu de la malice en elle, parce que Morgane avait trop de bonté pour manipuler qui que ce soit, j’en suis persuadée. Mais comme elle ne donnait pas son cœur facilement il y a eut un moment où nous nous sentions mal à l’aise parce que je me tordais de douleur et qu’elle ne comprenait même pas qu’on puisse souffrir pour quelque chose qui n’existait pas, en tout cas pas dans son cœur, en tout cas pas pour moi.

III

Si ça vous agace que je parle autant de Morgane, rassurez-vous j’ai bientôt fini.

Un long moment je me suis demandée si c’était Jeremy qui nous empêchait de nous aimer. Après tout, il était aussi dans sa vie, je ne pouvais pas le nier. Et il devait être séduisant pour qu’elle reste aussi longtemps avec lui, ou peut-être qu’elle avait vraiment trop peur de lui briser le cœur en lui disant « C’est fini », ou peut-être que c’était plus confortable pour elle d’avoir deux relations distinctes, deux personnes formidables chacune à leur façon sur la tête desquelles elle pourrait poser tour à tour son sceptre… hahahaaaa vous voyez ce que c’est quand on est incapable de vivre dans l’instant présent ? Pas facile hein d’avoir à supporter l’incertitude, l’incohérence, la nonchalance ou la lâcheté d’une Morgane, surtout avec un esprit comme le mien, plein d’inquiétudes bizarres. Et si je suis sarcastique c’est parce que c’est terminé, et parce que j’ai toujours été sensible dans le mauvais sens du terme, sensible au point de faire le tour de toutes les émotions et sensations à la suite d’une seule épine d’angoisse dans mon crâne, hop zou tout y passait en série, l’inquiétude, la panique, le soulagement, l’inquiétude nouvelle, l’amertume, le désespoir, l’impuissance, le sursaut de colère, l’exaspération, la tristesse, la dérision, la fausse indifférence, l’inquiétude encore. Il suffisait juste qu’elle ait proposé qu’on sorte avec d’autres amis au lieu de vivre des instants tranquilles et intimes seules dans sa chambre, il suffisait qu’elle me dise qu’elle avait revu récemment Jeremy pour que le manège horrible redémarre, allez, pendant des heures, jusqu’au sommeil et après lui, allez, encore ces émotions, encore ces sensations détestables qui me faisaient des coups de marteaux dans le ventre et la poitrine. Je vous raconte tout ça pour que vous compreniez aussi ce qui nous séparait, Morgane et moi, et ce qui explique aussi sans doute que ça n’ait pas marché.

Je parlais de Jeremy il y a un instant, c’est ça ? Ce mec n’a aucune importance de toute façon. Je me rappelle que durant un semestre entier, Morgane me déclara à trois reprises qu’elle allait sans doute le larguer, mais le doute était permis, en fait, puisqu’elle ne l’a jamais jeté. Peu importe, vraiment, j’ai préféré ne pas considérer ces indécisions comme quelque chose de grave. D’ailleurs Morgane me disait que même si Jeremy n’avait jamais existé dans sa vie, elle aurait pris son temps, elle aurait suivi son instinct, elle ne se serait pas encombrée de réflexions en somme – il n’avait selon elle rien à voir avec le tempo de notre histoire, à nous. Mais il est quand même resté dans sa vie.

De votre point de vue, elle paraît sans doute très méchante, ouh vraiment très peu ouirf cette sacrée Morgane, mais non, mais non, vous ne connaissiez pas Morgane alors qu’est-ce que vous en savez ? Je vous explique, en fait, j’essaie de vous expliquer, mais c’est difficile. Parce que Morgane était aussi silencieuse que j’étais expressive et parce que nos moments ensemble m’apportaient un pur et plein bonheur, pour ces deux seules raisons s’il ne fallait en trouver que deux on s’entrechoquaient elle et moi, on s’enchevêtraient très joliment et très simplement avec les doigts, aurait ajouté Morgane, mais je pourrais le dire aussi parce que c’est vrai.

IV

Robinson est entré dans ma vie à l’époque où Morgane était devenue Mélusine, et grâce à Robinson je suis devenue Viki.

On avait déjà vécu des heures et des heures ensemble elle et moi, et c’est très certainement là que ça s’est séparé, cette histoire qu’on vivait et qu’on pensait nôtre et cette autre histoire, l’histoire réelle que d’autres ont vraiment vécu à notre place.

Je commençais à bien connaître Morgane et Morgane devenait quelqu’un d’autre, elle devenait encore plus mystérieuse et séduisante puisqu’elle m’apparaissait sous son vrai visage. Alors par jeu, ouirf, je l’ai appelé Mélusine, un nom de sorcière, un nom de magicienne, un nom de séductrice puisqu’elle me séduisait à nouveau, sans l’avoir voulu. Enfin, peut-être, je commençais à la voir pour ce qu’elle était réellement – juste au moment où on se séparait pour de bon.

Et alors, Robinson est arrivé. Avec le temps je me suis dit que notre rencontre était inévitable, mais qu’est-ce que j’en sais après tout ? C’était peut-être le hasard si cet étudiant un peu plus âgé que les autres, portant une écharpe noire et une barbe épaisse, me choisit moi, entre toutes. Ou peut-être que j’avais besoin d’une épreuve pour distinguer une bonne fois pour toute mon amour délirant pour Morgane de mon acceptation sereine de Mélusine. Je ne sais pas.

Ou peut-être que c’était ainsi que notre histoire devait bifurquer, peut-être qu’il n’y avait pas la moindre poussière d’espoir depuis le début si « tout est écrit », comme certains le disent. Dans tous les cas, Robinson s’est adressé à moi dans le parc de l’université, je lisais l’un des livres du programme, ouvert entre mes cuisses. Au début j’ai cru que c’était un garçon qui voulait me séduire, récemment arrivé sur le campus, mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas ça du tout.

Il suffit de voir ses yeux. Les photographies en noir et blanc prises lors de sa première arrestation sont mauvaises, elles ne transmettent pas cette couleur et ce tremblement hypnotique. Lui aussi à sa façon était un magicien ; il ensorcelait avec ses yeux.

Et ses lèvres, des lèvres qu’on imaginerait bien sur le visage d’un serpent – fines, légèrement ondulées, humides. Il parlait peu, mais chacun de ses mots était comme un trait d’argent à l’intérieur de mon corps. On ne se connaissait pas, nous n’avions rien en commun et pourtant il sut ce que j’étais, depuis Maman assise en pleurs sur le canapé et Papa debout la regardant, depuis cet instant-là Robinson savait.

Il m’a entraîné dans son cauchemar en le décrivant comme une idylle. Je ne sais pas si j’ai résisté, très certainement, oui, j’ai résisté, mais un peu seulement. Robinson avait trente-deux ans, et il avait très bien compris qu’une étudiante de dix-neuf ans est la personne la plus à même de suivre une telle folie ou d’y voir une aventure merveilleuse là où il n’y a que manipulation, détournement et séquestration.

Parce que quelque part en moi il y avait cette espérance, intacte, palpitante, celle de vivre une histoire hallucinante, connaître une terreur audacieuse et faire une connerie incroyable.

V

Deux semaines plus tard, j’avais quitté l’université ; un mois après nous avions quitté la Californie.

Leur lopin de terre était une colline entourée de baraques abandonnées, d’une station-essence désaffectée et de poussière, beaucoup de graviers et de poussière.

C’était là qu’ils m’ont appris beaucoup de choses.

Robinson était à la tête d’un groupe armé, d’inspiration révolutionnaire. Il se trouve que j’avais étudié une partie des livres qu’il citait, mais il reprenait leurs enseignements d’une telle façon que j’en étais circonspecte. Je ne comprenais pas comment des mots d’apparence si limpides dans la bouche de mes professeurs pouvaient prendre de tels accents dans la sienne. Quelque part, je l’admirais. Je trouvais qu’il avait du courage.

Et puis il parlait du mouvement des droits civiques, et son visage se transformait. Il parlait de nation forte et d’américains en perdition, il mélangeait tout mais les juifs, les noirs et les italo-américains se mêlaient dans une même pâtée qu’il mâchait, mâchait, mâchait pour mieux la cracher sur la table – et les autres riaient, renchérissant sur les insultes, toujours plus horribles, immondes. Ce n’était pas la libération qu’ils souhaitaient c’étaient les lynchages et les massacres de masse.

Je ne me révoltais pas contre cela. Je crois que j’avais si peur que je les écoutais à peine, et je n’y comprenais rien, je ne voulais pas comprendre vraiment ce que tout cela signifiait, puisque si la peur et le plaisir de la peur disparaissaient, j’étais persuadée que tout se déchirerait et que je hurlerai, je hurlerai tout, jusqu’au dernier mot, je hurlerai Maman et Papa, et les douleur d’amour pour Morgane et la terreur d’être violée et la peur de la mort et tout et tout et tout…

Je fermais mon esprit, je détournais la tête. Je me concentrais, surtout. Robinson était très patient et très doux, quand il me montrait comment tenir un fusil à canon scié, comment le charger le décharger en quelques secondes, et il me faisait répéter les gestes, dix fois cent fois, c’était comme un tour de magie me disait-il et j’aimais bien cette façon de voir les choses, c’était de la magie tout ça, du faux, du faux pour de rire.

Par contre, on tuait des chiens errants pour de vrai. Pour s’entraîner. On les guettait à l’ombre de la terrasse et quand ils apparaissaient on les mettaient en joue et on tirait. Ils poussaient un jappement minable et apeuré en mourant. Des fois leur ventre éclatait et on devait tirer les uns après les autres pour les achever. A la fin c’était juste de la charpie sanguinolente dans une flaque rouge. C’était dégoûtant, mais il fallait bien s’entraîner.

La plupart du temps, on dirait sur des poteaux de bois plantés dans le sol. Le bois était épais, on savait qu’on était bon lorsque l’impact faisait gicler dans l’air des copeaux. Robinson m’encourageait et me tapait sur l’épaule lorsque je réussissais. Il était fier de mes progrès.

Je noterais ceci, en passant. Je n’avais pas du tout conscience d’être au cœur de ce qu’on appelle un fait divers. Je ne savais pas qu’on avait interrogé Meredith, Marylin et Morgane, ainsi que tous mes professeurs et le directeur de l’université. Je ne savais pas que mes parents avaient placardé partout dans la baie des affiches en noir et blanc avec mon visage dessus et dessous le mot MISSING. Je ne savais pas non plus qu’ils passeraient à la télé, ma mère et mon père se tenant la main et répétant « Nicky, Nicky, il faut que tu reviennes à la maison, on ne t’en veux pas, tu n’as rien à craindre mais reviens, ma chérie, on t’aime, on t’aime Nicky » avec le même accent déchirant que dans les films ou les romans policiers.

Ce n’est pas même que je me foutais de tout ce bordel ou que je ricanais tout bas, non, pas du tout – je n’en avais pas conscience. C’était une autre histoire, vécue par quelqu’un d’autre – Nicky.

J’étais très étonnée aussi que Robinson et son groupe n’aient pas les attitudes auxquelles on pouvait s’attendre. Comme j’avais peur, au fond, et aimais avoir peur, je les regardais très attentivement et je les voyais pour ce qu’ils étaient. Des garçons immatures, qui n’avaient qu’un système de raisonnement – l’illégalité. Des garçons immatures, oui, et étrangement aimables avec moi puisqu’ils me parlaient comme si j’étais un garçon et pétaient bruyamment et fumaient devant moi avec la même aisance que si j’étais leur voisin de chambrée.

L’université d’ailleurs était loin de mon esprit. Comme je continuais de m’entraîner, le visage et le rire de Morgane me revenaient par instants en mémoire. Je ne sais pas si je la chassais de mon esprit ou si elle en disparaissait. Est-ce qu’elle éprouvait du désir ou des sentiments pour moi ? Les éternelles questions auxquelles personne n’apporte de réponses…

VI

Trois mois passèrent comme trois secondes. C’était le jour.

Nous nous sommes réveillés dans la nuit pour rouler jusqu’à Los Angeles. Personne ne parlait dans la voiture. Dans le coffre, avec les cahots de la route, le métal tintait, comme un rappel irrégulier.

Los Angeles baignait dans une aube claire. Robinson avait choisi une banque de moindre importance, mais bien suffisante pour nous permettre de nous enfuir, riches et en sécurité.

Ils ont garé la voiture à distance du bâtiment, à tel point que celui-ci n’était qu’une ligne grise au bout de la rue à droite. On se passait les jumelles à tour de rôle, et on pouvait distinguer les premiers employés qui entraient par le portail ouvert pour garer leur voiture à l’arrière. Nous avons vu celle du directeur quitter le parking pour son rendez-vous hebdomadaire. Alors, on s’est rapprochés, jusqu’à trouver une place de l’autre côté de la rue.

Robinson a échangé un dernier regard avec chacun d’entre nous. Tout mon corps était contracté dans une tension si forte que si Robinson avait eu un geste de plus, même léger, comme un baiser sur ma joue, une main sur mes cheveux, je serais sorti de la voiture et je me serais enfuie.

Il ne l’a pas fait. Il a quitté la voiture, il a traversé la rue d’un pas léger en remerciant d’un geste de la main la voiture qui l’avait laissé passer.

On est sorti de la voiture dans l’ordre indiqué. J’avais le fusil à canon scié et les fumigènes dans une grosse valise. J’ai traversé la rue, le soleil était déjà haut dans le ciel et m’éblouissait en tapant sur les fenêtres.

Une fois dans la banque j’ai senti une odeur de détergent qui m’a fait grimacer. Robinson a fait mine de se baisser devant le gardien de sécurité et l’instant suivant il se relevait en le menaçant avec son flingue. J’ai sorti les fumigènes, le fusil, les autres criaient A terre ! A terre ! On a jeté les fumigènes, on a fait le tour des comptoirs vernis et Robinson hurlait par-dessus tous les autres, frappait du pied les jambes et les bras des quelques clients allongés au sol.

Je devais rester en arrière parce que j’étais la moins entraînée, c’est-à-dire que je me tenais juste devant les portes d’entrée en verre, pour barrer le passage. J’entendais du bruit derrière moi dans la rue, je n’osais pas regarder, je n’avais pas le droit. Normalement on aurait dû être plus rapide que ça, je ne voyais quasiment rien à travers la fumée, j’entendais Robinson et les autres qui hurlaient dans le fond du bâtiment.

Je ne savais pas ce qui se passait, mais ça se passait mal. On ne pouvait pas accéder aux coffres. On aurait dû charger l’argent dans ma valise, qu’est-ce qui se passait, je n’entendais rien.

Il semble que ces instants ont duré une heure, mais c’est faux. Les flics avaient été avertis et ils ne mettraient pas plus de cinq minutes pour boucler la rue, on avait merdé dès le début.

Par instants, Robinson hurlait des ordres aux employés, des gémissements et des cris affolés lui répondait. J’entendais à peine ce qu’il disait tant mon cœur battait dans ma poitrine, battait à la déchirer en deux.

J’avais tellement peur que je me suis retournée – et à travers les portes en verre, je les aient vu.

Dégagée, au soleil, la rue ressemblait maintenant à une place goudronnée devant un monument. De l’autre côté de cet espace vide, je voyais les voitures de flics, et eux, debout, certains les bras croisés, c’était absurde, un cauchemar. Ça n’a duré qu’un regard, je me suis vite retournée vers les clients au sol.

Robinson hurlait, mais ses cris s’étaient rapprochés. Quelque chose n’allait pas bien du tout, et j’ai eu peur, une peur panique qui m’a dévoré d’un seul coup. J’ai crié : « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ? » Et Robinson a répondu dans un hurlement : « Ta gueule ! Ferme ta putain de gueule ! »

C’était comme une voile qui se déchirait de haut en bas. Jamais Robinson n’avait hurlé comme ça. Ce n’était pas un tour de magie, c’était une catastrophe, un braquage…

J’ai fait volte-face pour les regarder encore et à travers les portes en verre je croyais qu’ils étaient plus proches ces flics qui n’avaient pas bougé et qui nous attendaient, pas pressés, mais je ne sais pas si je les aient vraiment vu parce que je pleurais, j’avais trop peur.

Il n’y avait pas encore de victimes. Peut-être que si je lâchais mon fusil, si je sortais maintenant, si je me couchais sur le trottoir les mains sur la nuque comme dans les films et les romans policiers, peut-être que je pouvais m’en sortir et qu’un jour tout ce chaos serait oublié et pardonné…

Je pleurais, debout face aux portes, et soudain j’ai essayé de me souvenir de ce mot très particulier qu’on avait inventé elle et moi. Qu’est-ce que c’était déjà ? Qu’est-ce que c’était ? J’avais la sensation que c’était ultra-important, qu’il fallait que je le retrouve maintenant ce mot, immédiatement, sans quoi je ne pourrais plus jamais retrouver Morgane, ni ici ni ailleurs, et peut-être que si je le retrouvais tout pourrait se résoudre comme dans un livre tout pourrait se terminer, et Robinson n’aurait jamais existé et Morgane m’aurait sincèrement aimée peut-être, mais avec Morgane justement qu’est-ce que je disais, qu’est-ce que c’était que ce mot qu’on avait fait dériver de son sens premier pour qu’il nous fasse rire et nous unisse plus encore, ce mot, ce mot qu’est-ce que c’était ???

Je ne l’ai pas trouvé à temps : soudain j’ai senti une douleur dans toute mon épaule, je suis tombée un genou à terre. Si je n’avais pas été à ce point anesthésiée par la panique, j’aurais hurlé : c’était Robinson qui venait de me mettre un coup de crosse dans l’omoplate.

Debout au-dessus de moi, il était métamorphosé. Ses yeux tremblaient de rage et d’angoisse. Son visage était exsangue et il haletait : « Lève-toi sale pute, dépêche-toi maintenant qu’est-ce que t’attends, allez sors, passe devant sale conne. »

Cet instant n’a pas duré plus de quelques secondes mais j’ai tout compris. En entendant ces paroles, en voyant son visage, j’ai su à quel point Robinson m’avait trompé. À quel point son regard n’avait rien d’hypnotique, à quel point ce braquage n’avait rien d’élégant ou de romanesque, j’ai compris d’un seul coup que je m’étais trompée, j’avais été trompée depuis longtemps déjà.

Trop tard. J’ai senti qu’il serrait mon bras de toutes ses forces et le tordait dans mon dos, je ne sais pas si j’ai crié, peut-être que oui. Puis, Robinson a donné un coup de pied dans la porte en verre, elle s’ouvrit et vint buter contre le mur.

Je sentais le canon d’un revolver contre ma tempe, mon bras tordu dans mon dos et Robinson qui hurlait de toutes ses forces près de mon oreille.

Le soleil était si fort qu’il m’aveuglait mais je distinguais quand même la rue dégagée devant la banque, les gyrophares et les flics, leurs armes pointées vers nous. Robinson hurlait des paroles incompréhensibles, je sentais seulement monter en moi une angoisse, une certitude animale…

Et je ne sais pas ce qui a provoqué cela. J’ai entendu un cri par-dessus les hurlements de Robinson, l’un des flics peut-être, et d’un coup j’ai senti des explosions dans mon corps tout entier, je pivotais dans les airs, soudain arrachée à ma peau, je voyais le soleil tourbillonner devant mes yeux et jamais il n’avait été aussi grand, et juste avant qu’il n’y ait plus rien, plus rien du tout, j’ai vu dans cette lumière intense qui se rapprochait de plus en plus ses cheveux à elle, comme une crinière, ses cheveux et ses yeux qui se plissaient quand elle éclatait de rire.

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