On me l’a dit, par un biais détourné. Il est mort, hier. Et c’est étrange comme je m’y attendais peu, comme j’ai été soufflé un peu… pourtant il en meurt tous les soirs, des vieux.
Ils ne le comprenaient pas, plus, bien sûr. Lui s’en moquait pas mal, depuis un bail déjà. On ne porte pas sa pipe ainsi, bien calée au coin de sa bouche, si on a peur qu’un malotru vous l’arrache. Et puisque les peureux n’osent pas s’approcher du feu, autant faire quelque chose du peu de talent et d’audace que nous ont donné le Diable et le Bon Dieu.
Donc il est mort. Cette fois, je n’écouterai pas ce qu’ils diront de lui, et les journaux, je ne les lirai pas. L’écart pourtant sera grand entre les nostalgiques des chemises noires et les nec plus ultra de la radicalité. Tout le monde parlera de lui et puis tout le monde va parler d’autre chose. Quoi qu’on en dise, il n’était pas trop grand public – trop singulier.
Mais ces oreilles que je bouche juste le temps d’un hommage, ne croyez pas que c’est par peur d’être perturbé. Je sais bien qu’il n’était pas aussi moderne que vous l’auriez espéré, mais pas aussi monochrome que vous le prétendez. Et puis l’esprit critique sert aussi à cela : reconnaître une valeur à la beauté, et reconnaître qu’en l’absence de cette beauté éprouvée au passé il m’aurait manqué toujours quelque chose, et l’artiste que je suis n’aurait jamais existé.
C’est bête, quand même. Partir comme ça, comme des volutes de fumée…
Ses films, c’était une autre histoire, une sacrée histoire. Pas la plus belle, pas la plus nette. Mais c’est le souci majeur quand on souhaite parler de films à ce point intimes – on a pas d’autre choix que de se dénuder. Lorsque certains de ses films vous ont marqué au point de renverser votre vie, d’y jeter des couleurs, des désirs, des images et des inspirations nouvelles, lorsque vous les avez regardé encore et encore non pas pour résoudre leur énigme mais pour vous satisfaire des exaltations que cette obscurité suscitait, lorsqu’un art différent du vôtre vous apprend qu’il est possible d’être plus libre, plus audacieux et sans doute plus singulier que les autres… comment pouvez-vous apprenant sa mort parler de lui sans vous étendre sur le sujet ?
Et puis, c’est plus qu’un autre temps, en ce qui me concerne. À l’époque, le commentaire comme le commentateur n’écrasaient pas les auteurs ou les livres. Les films d’ailleurs ça se lisait, comme des romans. J’aimais bien ça. On les découvrait pas hasard, on était seul à seul avec eux, on lisait, on regardait, et on était intrigué, amusé, perturbé, scandalisé un peu. Et puis l’histoire terminée on se sentait un peu plus libre parce qu’on s’était fait une idée sur cette histoire et ce style, une idée personnelle qui n’avait pas été inclinée au préalable par d’autres, plus ou moins progressistes, plus ou moins bien intentionnés. À l’époque, on ne se demandait pas ce que les autres diraient de votre affection sincère, secrète, privée.
Et c’est une autre vie, surtout. Une jeunesse – mais sans les violons de Schubert pour faire passer ça pour du sympathique et du désirable. Parce que durant ces mois que je ne souhaiterai pas revivre pour tout un royaume, il n’en était qu’un seul qui me fascinait et m’émerveillait, à travers ces quelques films – peut-être trois, pas plus, qui m’obsédaient.
Oui, juste trois, mais c’est bien assez pour moi. Ces acteurs traversant leurs chrysalides d’encre et de papier, ces voyous paumés cambrioleurs cabriolant toute la nuit au fil de désirs secrets vers lesquels je me sentais attiré, et puis ce monde science-fictionnesque outrancier où tout se trouvait inversé – lorsque je sortais avec eux sous le soleil de Fiancey moi aussi je me sentais déjà mieux.
Bah, pourquoi parler encore de tout ça ? Lui il s’en fout comme de son premier tabac. Il s’en fout de mon autobiographie et des paroles sans feu qu’on prononce déjà au-dessus de son corps froid. Il avait un style, ce vieux. Pas le genre à réciter l’Ave Maria avant de se coucher. Pas le genre non plus à marcher avec les premiers de classe ou les révolutionnaires qui savent toujours mieux. Un petit côté tête de con, quoi, mais une tête de con qui le sait, et qui en joue pas mal pour qu’on le laisse tranquille. Et puis comme s’il était du genre à se mentir sur la fin, d’ailleurs… c’est pas simple, pour vous, la vie d’artiste ? Ça tient à rien : juste créer de la beauté tant qu’on peut, juste ça. Le plus possible, même dans l’affreux, surtout dans l’affreux. Comme ça, quand débarque le Diable, le cancer ou le Bon Dieu, vous arrivez quand même à sourire un peu. Ça aide, et puis à ce moment-là vous pouvez vous consoler en songeant que ça en a aidé d’autres, beaucoup – un peu.
C’est bête, quand même, ces amours anciens, étranges, qu’on porte avec soi toute sa vie. Alors que c’est seulement de belles histoires qui à une époque ont justifié qu’on patiente encore un peu. Parce que lorsque le bonheur tardait vraiment trop, et lorsqu’on avait envie de se désintégrer, les histoires, ça aidait pas mal. Ouais, sans elles, comment on aurait fait pour vivre encore en attendant d’aller mieux ?
Ouais. Tout cet amour pour des histoires, comme si c’était des gens. C’est bizarre.
Ouais, voilà, quoi. Il est mort, Bertrand Blier.



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