C’est une cour d’école sous le ciel. Ouverte dans le bleu froid d’hiver, avec pour décor les arbres nus qui n’ont pas d’ombres. Et dans la cour s’écrient et se pourchassent des enfants par dizaines. Ils font un carnaval désordonné qui ressemble à tout sauf à une parade. Suivre leurs trajectoires est impossible, et je sais que les parents eux-mêmes s’y perdraient.
Ces effusions enfantines s’élèvent comme des chants d’oiseaux qui retombent pour mieux revenir. Personne ne leur a appris la joie, semble-t-il, comme personne ne leur a appris le cri. Ils expriment tous à leur manière un grand « Je suis », avec un verbe être qui est pur puisqu’il ne se regarde pas être, pas un seul instant.
C’est finalement rabaisser les enfants que de comparer nos pathétiques batailles d’adultes avec une cour d’école ; leurs émois et leurs cris ont bien plus de noblesse. Oui, l’expression est fausse et injuste en plus d’être une injure, comme lorsqu’on dit « l’anarchie », comme si l’anarchie ne portait pas l’espérance et la beauté dans ses syllabes réunies. En vérité, au fil de leurs jeux, inventions, gestes et courses à perdre haleine, l’harmonie est bien plus nette que le chaos. Ils sont les juges les plus tranchants, mais aussi les amis ayant au cœur le plus de sentiment. Ils sont enfants, et ce mot veut encore dire quelque chose s’il s’associe à une insouciance qui n’a pas encore été bafouée.
Pour nous qui avons passé l’adolescence, ils paraissent parfois bien drôles et tristes nos grands discours condescendants sur les enfants et leur monde. Ces petits êtres sont si cruels entre eux, dit-on – comme si nous étions tous devenus en vieillissant de chers agneaux. Sans doute les enfants seraient moins méchants s’ils n’avaient été rabaissé ou souillé par des haines et des immondices d’adultes. L’inceste et les sévices ne sont pas encore cantonnées aux tragédies antiques et aux romans de Dostoïevski. Si nous pouvions être sincèrement édifiés par leurs prétendues horreurs enfantines, nous y reconnaîtrions la réponse aux nôtres, et tout alors pourrait changer.
Mais de quel âge d’or à venir suis-je en train de parler ? En 2025, on massacre encore les enfants au missile, autant qu’on les réduit en esclavage. Cela ne vaut pas pour notre Occident brillant et civilisé, selon vous ? Voyez donc les agressions que vos enfants subissent, dans leur famille comme dans les lieux publics, et qui se font monnaie de plus en plus courante au fur et à mesure qu’ils grandissent.
Quel âge d’or suis-je assez fou pour espérer ? Nous sommes encore figés dans des temps barbares. Aujourd’hui, même des parents s’affligent de voir des enfants souffrir, mourir… et puis regardant leur propre famille se consolent et s’anesthésient. À croire qu’un enfant mort ce n’est vraiment triste que si c’est le nôtre ! Comment pouvons-nous vivre avec de telles réflexions contradictoires ? Comment la souffrance et la mort d’un seul enfant peut-elle être omise, banalisée, remise à plus tard ?
Cette cour d’école est agitée de leurs cris, leurs jeux et leurs rêveries. Ils sont émouvants parce qu’ils ne savent rien de ce qui peut les attendre. Et nous, misérables adultes, nous n’avons rien de mieux à leur offrir qu’une parcelle infime de notre amour, qu’un brin de notre respect. Qu’ils crient, qu’ils jouent, qu’ils rêvent ! Ils sont libres, ne le seront peut-être jamais plus. Et notre dette envers eux s’aggrave d’autant plus chaque fois que nous détournons le regard.



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