Adieu les Fous

Peu de rois chez Shakespeare savent se passer d’un Fou. Le Bouffon est simple d’apparence, mais d’apparence seulement. Indissociable de son roi, il exprime sa raison ; avec son langage, le Fou prouve au Roi l’absurdité de son propre pouvoir.

De tels jeux de miroirs aujourd’hui n’existent plus. Les Fous ne sont plus admis à salle du trône, et la critique du pouvoir le plus suprême est conspuée aussitôt comme injure faite à Sa Majesté. Attention ! Veillons à ne pas endiguer la bonne marche du profit et des intérêts, et jetons aux orties les quelques êtres doués qui pourraient contredire avec intelligence le parti en tête ou ses idées !

Sous les apparats d’une démocratie nous voici revenus aux temps des monarques et de leurs courtisans. Le pouvoir s’exerce désormais par accointances bien plus que par convictions – lesquelles paraissent tôt ou tard interchangeables. Prenez garde à ce mot : l’opposition. De plus en plus il sera employé pour distinguer la marche à suivre de tous les autres possibles, et lorsque cette distinction ne suffira plus « l’opposition » deviendra une insulte avant de devenir un crime.

Et Shakespeare ? La beauté de ses pièces réside dans cette dualité entre le Fou et le Roi. Rêveusement, on se plaît à voir dans ces temps pas si antiques les Fous critiquer en jurons et sarcasmes des Rois sereins qui souffrent sans difficulté d’être ainsi contestés.

Une telle dualité ne peut plus s’envisager. Le pouvoir en France est à ce point fragile qu’il s’indigne et s’affole des caricatures, des plaisanteries et des moindres critiques qui peuvent lui être formulées. Sa ligne xénophobe n’est pas sur toutes les chaînes respectée ? Qu’à cela ne tienne, on obtiendra le renvoi d’un comique qui n’aspirait par ses plaisanteries qu’à faire rire et penser. Merwane Benlazar à l’instar de Guillaume Meurice l’année passée eurent le malheur d’exprimer des opinions à travers des billets d’humour, et puisque les alliés comme les haines en cours ne sauraient être critiqués ils furent l’un et l’autre remerciés. Le premier victime du racisme décomplexé qui soutient sans secrets le parti présidentiel ; le second victime des affinités politiques entre un criminel de guerre et nos représentants actuels. Rendez-vous compte de la pauvreté de notre époque : ces êtres aux si grandes responsabilités s’effarouchent de blagues, et s’en inquiètent à ce point qu’ils exigent et obtiennent leur retrait !

La voici, l’opposition, les voici, les adversaires : toutes les personnes qui ne seront pas affiliées de près ou de loin avec les préceptes et figures du parti occupant l’Élysée.

Les Rois parlent tout seul et obtiennent le silence de qui ils souhaitent ; il n’existe plus de Fous, désormais. Le dialogue savoureux entre le pouvoir et ses remords, entre la politique indifférente et sa réalité concrète, ce dialogue n’est plus possible, semble n’avoir jamais existé.

Pourquoi s’inquiéter de cette pente ? Parce que demander « Qu’importe l’humour ? » est aussi stupide que de demander « Qu’importe la liberté ? ». Nous en sommes à ce point, au sein d’un pays où la plaisanterie a assez duré. Et lorsque nous aurons enfin saisi que la présence des Fous est nécessaire, lorsque nous aurons compris qu’en leur absence la haine, l’hypocrisie et la violence ont gagné, alors peut-être serons-nous plus nombreux à résister.

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