« Il faut le répéter aux jeunes : ce qui est raté l’est presque toujours par insuffisance de travail. En peinture, on fatigue une toile. En écriture, jamais. Et l’aisance ne s’obtient qu’à force d’efforts ; toujours plus d’effort. »
Roger Martin du Gard, Journal Tome III (1937-1958)
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La littérature, et notamment la littérature intime, nous présente souvent des miroirs au verre étrange dans lesquels notre reflet se diffracte. Ce ne sont plus seulement nos aspirations du moment, mais nos déceptions d’après-demain qui se présentent déjà face à nous – et tout dans ce reflet semble alors un avertissement.
Pour notre époque malade de ses entrepreneurs, la citation de Roger Martin du Gard acquiert une résonance qui n’était pas celle de son temps. Prêtons tout de même l’oreille : les conseils en littérature sont rares, et d’autant plus d’un écrivain à d’autres – c’est ce qui explique en partie le succès encore saisissant des Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Bien qu’il s’agisse d’un journal intime, le conseil est porté dans une direction certaine : Martin du Gard se sait proche de la mort, il écrit ces lignes en 1942 et pourtant peut difficilement douter qu’il ne se trouvera pas quelque « jeune » écrivaillon qui un jour sera touché par ces paroles.
Or, au moment de cette rédaction, Martin du Gard vient de franchir le seuil des soixante ans. Trois ans plus tard, la figure de Jean-Paul Sartre et tout ce qu’elle supposait alors de jeunesse d’esprit achève à ses yeux d’emporter son monde – celui d’avant-guerre, où les écrivains possédaient des domaines, pivotant autour de thématiques qui, aujourd’hui comme en 1945, ont les senteurs de camphre des vieilles armoires.
Aussi faut-il lire dans cette citation la prescience de sa propre chute… et la poitrine en avant, les poumons gonflés, le crachat jeté en direction de cieux ingrats. Pour ne pas s’effondrer en songeant à son œuvre entière reléguée à la section des archives, Martin du Gard élève son système personnel en règle de conduite. Une telle flagornerie, sous l’apparence d’un sage conseil aux futurs écrivains, est aussi un remontant.
Et ce théorème est faux. Ou du moins il n’est pas tout à fait exact. Hélas, Roger Martin du Gard lui-même prouve par son œuvre que le travail en littérature ne fait pas tout – et l’œuvre peut, finalement, être « ratée ». Son cycle romanesque des Thibault fut une entreprise littéraire colossale, si l’on s’en tient aux épais brouillons et travaux préparatifs qui s’ajoutent aux nombreux volumes in fine publiés. Mais quelle flamme parcourt ces livres dont le style est bien vieux ? Quelles images nous accompagnent à la fin de ces lectures, pour soutenir nos corps et bouleverser nos esprits ?
Rien. Presque rien. Le conseil certes est bon, mais il n’a de sens qu’à la lecture de son Journal, la seule part de cette œuvre littéraire qui puisse encore nous arracher des larmes ou de l’admiration ; considérant que l’auteur des Thibault est aussi celui qui l’a prononcé, ce « Prends garde » a de quoi faire sourire.
Flaubert, cet autre bœuf de la littérature, parvint à atteindre le sublime dans sa correspondance et dans Bouvard et Pécuchet – entre autres. Martin du Gard, non ; il n’eut pas cette postérité. Trop rationnel, cet écrivain sans troubles n’a su créer qu’un monde factice, et c’est finalement ce Journal (qu’il ne relut que fort tardivement après l’avoir tenu avec obstination durant des décennies) c’est en définitive cet écrit intime qui le fait apparaître pour le grand écrivain que, malgré tout, il fut un peu. Le Journal est œuvre mineure à ses yeux, mais œuvre inspirée pourtant, inspirante aussi, et qui pour avoir été écrite sans trop grand souci du style vibre encore comme une flèche venant d’atteindre son but.
Force est d’admettre que Sartre ne fut que l’un des fossoyeurs de Martin du Gard. Trente ans et deux guerres mondiales séparent leurs œuvres respectives. Au lendemain de la Seconde, il était inévitable que les préoccupations comme les aspirations aient changé, et bien vite Martin du Gard fut fossilisé avec son œuvre. Aussi, ces lignes emphatiques dans son Journal, malgré leurs notes brutes et sincères, sonnent comme une mélodie funèbre.
Cette mort sera sans sépulture. Qui donc aujourd’hui a lu et aimé Les Thibault ? On pourrait répéter la question, en changeant les acteurs : qui donc aujourd’hui a lu et aimé Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains ou la Chronique des Pasquier de Georges Duhamel ? Il y a quelque chose de profondément affligeant et d’étrangement revigorant à voir cette littérature d’entre-deux guerres tombée dans un oubli complet, et tellement paradoxal en comparaison avec ses succès d’alors. Zola avait semble-t-il refermé la porte d’un genre littéraire derrière lui, il ne restait de place pour personne ; ils écrivirent tout de même leurs cycles romanesques embroussaillés, bien vite frelatés… et tout ce travail à l’inspiration défaillante ne valait sans doute pas les heures qu’ils ont épuisé.



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