La littérature de l’affliction

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L’année de la pensée magique et Le bleu de la nuit, livres de Joan Didion, sont récits de deuil, récits de morts – celles de son mari et de sa fille adoptive.

Partageant le même thème, ces deux écrits ne suivent pas les mêmes tracés. Dans L’année de la pensée magique l’autrice décrit comment, esquivant la réalité, elle esquiva la douleur ; dans Le bleu de la nuit elle répertorie cette douleur. Devenue une bouche béante, la souffrance fait ressurgir les souvenirs les plus anodins, les plus touchants, les plus pénibles, mais tous concernent de près ou de loin sa fille adoptive, et les images de la mort.

« Je sais pourquoi nous essayons de garder les morts en vie : nous essayons de les garder en vie afin de les garder auprès de nous. » (L’année de la pensée magique) Ce premier récit est celui d’une illusion, le second celui d’une réalité – le passé, les souvenirs, tout ce qui fut.

Un artiste ne peut pas être plus vulnérable qu’à l’instant où il conte une peine intime que nous avons connu ou connaîtrons un jour. Il ajoute un nouvel élément à cette littérature si singulière, puisque sans issue mais non sans intérêt – la littérature de l’affliction.

Il est évident que l’œuvre rédigée a pour but la catharsis. Les écrivains sont des analystes qui s’ignorent, et tout artiste tôt ou tard se livre à sa propre vivisection – et c’est heureux. Sans l’écriture, Baudelaire aurait pourri de son propre marasme et serait mort à vingt-et-un ans dans un caniveau parisien. De même, sans l’écriture, combien de fils et filles sans parents, combien d’hommes et de femmes souillés dans leur chair se seraient donnés la mort ? La vie et le décès de Sylvia Plath nous apprennent que l’un n’empêche pas l’autre, mais il me paraît à la fois grossier et inexact de considérer que l’écriture et l’art n’ont aucun effet sur la douleur. L’art, prétendument inutile, est en réalité de toute première importance pour les artistes, les futurs artistes, et les cœurs qui sauront être touchés par leurs créations.

Certains livres font figure d’exception, de genre parallèle. Ils ont pour valeur principale le témoignage, puisque leur sujet est intime par nature. De quoi parlent-ils ? Le plus souvent du deuil, que ce soit celui des parents ou, plus rarement, celui d’un fils ou d’une fille – L’enfant éternel de Philippe Forest est sur ce sujet un livre magistral.

Entre l’affection et l’apitoiement il n’est cependant qu’une fine pellicule. Si l’un permet de se relever, l’autre est sables mouvants. Il est parfois difficile de trancher entre les deux ; le style littéraire y est pour beaucoup, mais pas seulement. Face à ces romans, ces écrits, ces cris, nous pouvons rester à juste titre embarrassés. Comment considérer d’un point de vue littéraire une souffrance à nue, qui a le mérite de s’exprimer et qui conte, parfois, d’inimaginables tortures ? La question se posait déjà à la publication de Triste Tigre (écrit par Neige Sinno) et se pose à la lecture des deux livres de Joan Didion – dans un autre contexte et concernant une autre souffrance.

Il est vrai, cette littérature-entrailles fait peu de cas des pédanteries et des inventions dont les écrivains sont familiers ; la douleur a ses exigences. Je ne pense pas que les artistes affligés questionnent longuement la forme et la flamme de ces écrits spécifiques – même un être obsédé de littérature et d’analyse comme l’était Roland Barthes n’aspire qu’à la sincérité toute nue lorsqu’il rédige à la mort de sa mère son Journal de deuil. Ainsi, c’est l’épure qui caractérise le mieux la littérature de l’affliction, depuis les mots de Sappho jusqu’aux plus récentes publications.

Du seul fait qu’ils ont pour thème la mort et la souffrance que celle-ci provoque, peu de livres sont à ce point étranges, comme taillés dans un marbre aux veinures inhabituelles. Cette douleur n’est jamais exprimée de la même façon et fait entendre chaque fois une mélodie similaire. Les accents, les intonations et les nuances (au sens musical du terme) sont les seules variantes – et c’est déjà beaucoup.

Close sur elle-même, comme l’issue qu’elle peint, la littérature de l’affliction est surtout écriture de l’ombre. Une trouée de lumière dans le brouillard, torche à la main au fil d’une marche incertaine.

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