Les temps brouillés

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À en croire le célèbre poncif l’Histoire ne saurait faire que cela : éternellement se répéter. Si la formule est un peu trop brève pour me satisfaire, elle recèle une certaine pertinence.

Le temps des empires serait aussi vieux que la colonisation à la mode XIXème. Rien n’est moins sûr. Derrière les mots-paravents de guerre économique, de patriotisme, de républicain, derrière les arguments les plus fallacieux se cache encore, comme autrefois, la pitoyable survie de l’empire, ses conquêtes toujours présentées sous des apparats romantiques, alors qu’il s’agit en réalité d’une oppression, d’un vol, d’un viol.

Faut-il chaque semaine se répéter ? C’est chaque jour, chaque heure qu’il nous faudrait hurler, hurler à en perdre l’esprit. On nous apprend pourtant que cette indignation n’est pas correcte, et qu’à souhaiter la paix sous l’empire français on est aussitôt suspect. Taisez-vous donc concernant la Palestine, taisez-vous concernant les droits des femmes ! Silence ! On opprime et on tue ici et ailleurs pour nourrir la dernière illusion – celle d’une grandeur occidentale qui n’a jamais existé.

Le temps n’est plus linéaire. Cent-cinquante ans écoulés n’y ont rien fait, nous avons décrit un cercle complet ou plutôt n’avons cessé de tourner en rond. L’empire ne sait exister sans soumettre, il lui faut donc des êtres à dévorer, peu à peu ou à grandes bouchées.

Le mot « démocratie » et ses syllabes insincères ne peut plus être prononcé sans que se fasse entendre un grand rire sarcastique. Voyez cette très récente actualité de notre France si moderne et civilisée : le ministre de l’Intérieur prononce les mots « A bas le voile bien sûr » et se fait complaisamment applaudir par toute une assemblée. Les nihilistes de foire et les indifférents éternels verront dans cette sortie un simple incident, une chose sans lien avec la réalité de tout un pays. C’est qu’il n’ont pas été agressés dans le métro, n’ont pas été insultés dans la rue du seul fait qu’il y circulaient. C’est qu’ils ont ingéré depuis le berceau les belles nourritures de l’empire, qui laissent à l’homme blanc un droit à l’agression sur les personnes racisées et les femmes et les personnes LGBT+, entres autres victimes. Une impunité égale à celle qui l’auréolait, voici deux-cent ans.

Faut-il chaque semaine se répéter ? Plus que jamais ces temps-ci il me semble parler au vide et le vide ne répond rien. C’est à peine si j’entends ma propre voix et mes écrans ne me renvoient que des images de mort et de violences sur les plus faibles, sur celles et ceux que j’aime.

Écrivant tout ceci, je sais quel abattement j’exprime, celui de la victoire trop lointaine sur l’actuelle barbarie institutionnalisée. À quoi bon, en somme, à quoi bon répéter chaque semaine que la joie peut survivre à ces avilissements répétés, qui semblent n’avoir jamais de fin ? Les temps sont brouillés et de l’espérance il ne restera bientôt plus rien.

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