Rimbaud, Brueghel

2–3 minutes

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« Parez-vous, dansez, riez. – Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre. »

Arthur Rimbaud, Phrases (Illuminations)

À dire vrai, nous vivons peut-être dans ce tableau de Pieter Brueghel l’Ancien intitulé Le Triomphe de la Mort. Ou plutôt, au chaud dans nos appartements, nous pouvons contempler ce tableau. Tournez le regard au Sud ou à l’Est et vous trouverez de quoi peindre une nouvelle allégorie, contemporaine et tout aussi horrible que l’œuvre du peintre flamand. Autres décombres, autres barbaries, autres victimes, mais au Soudan, au Congo, en Ukraine comme en Palestine la mort triomphe indéniablement – et nous, tranquilles, regardons ces massacres à travers nos vitres et nos écrans, sans les subir.

Alors reviennent les éternelles questions, comme des oiseaux familiers : que peut l’art face à l’horreur, que faire pour ne pas céder au cynisme, à l’indifférence, à l’euphémisme indécent ? Regarder la peinture avec une attention accrue, peut-être – et découvrir parmi le charnier ignoble un faible éclat d’espoir.

Dans le coin droit du Triomphe de la Mort un couple tourne le dos aux massacres. Elle tient la partition qu’il interprète au luth. Tous les deux si proches l’un de l’autre, ils chantent ensemble peut-être. C’est aussi le tableau tout entier répliqué en une miniature – par-dessus l’épaule de la Dame, un squelette déchiffre les mêmes notes, tenant une viole de gambe.

Avec ce détail, l’intention de Brueghel l’Ancien n’est pas malicieuse ; elle est plutôt poétique, à l’instar de ces Phrases de Rimbaud qui prônent la réconciliation malgré tout et avant tout avec la beauté, l’Amour, la joie.

Si la sensibilité d’un artiste peut difficilement bouleverser le monde, elle l’aide à le rendre plus beau. 1562 est l’année où Pieter Brueghel l’Ancien achève Le Triomphe de la Mort et l’année où débutent les guerres de religion entre catholiques et protestants ; Rimbaud jette ses derniers cris d’amour avant de se faire trafiquants d’armes, habitant d’une époque absurde qui se précipitait vers la guerre, la guerre encore, la guerre toujours, pour abasourdir les artistes et disperser en cadavres et douleurs des millions d’innocences.

Alors ? Que peut la peinture, que peut la poésie, que peut l’écriture ? L’espérance se fait rare et créer encore paraît futile. C’est parce que la réplique comme la révolte n’ont pas les proportions du génocide qu’elles nous paraissent dérisoires. Qu’il reste quelque beauté encore en Palestine comme au Soudan comme au Congo et comme en Ukraine, je suis prêt à le croire sans hésiter… mais nous devrons la chercher longtemps parmi les gravats et les ombres.

Alors ? Pourquoi l’art existe-t-il encore ? Le regard sur la beauté et l’amour, qu’il soit celui de Rimbaud ou de Brueghel l’Ancien, n’est pas une pirouette d’artiste, encore moins une coquetterie : c’est le dernier rempart des artistes, la dernière réponse des humains face à la résignation.

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